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Biarritz : L’Homme de la situation Entretien avec Antoine Sebire

Alors que la 27e édition de Biarritz Amérique Latine battait son plein (lire notre bilan), nous rencontrions le nouveau délégué général du festival, Antoine Sebire. Nouveau à ce poste, mais très familier du festival, ce basco-bordelais a depuis longtemps fait ses preuves dans la région Aquitaine puis Nouvelle Aquitaine, en Amérique centrale et en Amérique latine, et les responsabilités qu’il a assumées ici et ailleurs au fil des années en font, sans ambages, l’homme de la situation.

 

Pouvez-vous retracer pour nous en quelques étapes votre parcours professionnel dans la culture et le cinéma ?

Mon parcours professionnel a d’abord eu à voir avec les Amériques avant l’Amérique latine, et j’ai commencé par travailler dans le domaine de la musique avant le cinéma. J’ai commencé par travailler au Bureau Export de la musique française à Mexico et plus tard dans la production aux studios Churubusco Azteca. Je suis revenu en France entretemps, pour participer au festival pluridisciplinaire Rio Loco – qui avait choisi le Mexique comme invité d’honneur. J’ai ensuite rejoint ma femme à Washington, où j’ai eu la chance de me voir confier le poste de programmateur cinéma au Centre Culturel de l’Ambassade de France avant d’en devenir le directeur audiovisuel. J’y ai passé cinq années très riches, durant lesquelles je me suis occupé de la programmation d’une salle, et travaillé à la promotion du cinéma français sur tout le territoire du consulat, en proposant de grandes rétrospectives (Eustache, Germaine Dulac…) ou en montant par exemple un festival de toutes pièces en collaboration avec Marie Losier, qui était alors programmatrice à l’Alliance française de New-York et avec qui j’ai beaucoup travaillé.
En 2010, j’ai obtenu le poste d’attaché audiovisuel à l’Ambassade de France en Colombie, où j’ai passé les cinq années suivantes à travailler à la promotion du cinéma andin [qui comprend les cinémas colombien, péruvien, vénézuélien, équatorien, et bolivien, NDLR] sur ce territoire et en France, et au développement des coopérations entre les professionnels locaux avec les producteurs français. J’ai eu la chance d’arriver à Bogota à un moment où une dynamique impressionnante était engagée pour le cinéma. La production colombienne était en pleine ébullition, stimulée par des aides publiques et les résultats d’une loi cinéma promulguée en 2003. Les producteurs faisaient leur premier, deuxième ou troisième film et une nouvelle génération de réalisateurs émergeait, tandis que le public se pressait de plus en plus nombreux dans des salles qui essaimaient. C’était véritablement un âge d’or pour le cinéma là-bas !
Après cinq ans, je suis finalement rentré en France pour prendre la suite de Jean-Raymond Garcia en tant que chef de projet cinéma d’ÉCLA, l’Agence Cinéma, livre et audiovisuel de la région. J’avais deux missions principales : d’une part coordonner le fonds de soutien au cinéma de la Région, d’autre part accompagner la filière professionnelle régionale et la diffusion des films soutenus par la Région et l’accueil des tournages en Région. Je connaissais la politique de la Région et ses résultats, et son ambition internationale m’intéressait beaucoup. On attendait d’ailleurs de moi que je développe ce volet en donnant notamment des outils aux producteurs de la Région pour qu’ils aillent chercher des projets à l’international. Jean-Raymond Garcia considérait la coproduction internationale comme un levier pour commencer à faire du long métrage et cela s’est avéré très réaliste : ces coproductions permettent de partager les responsabilités et d’apprendre plus vite en se confrontant à d’autres sociétés, d’autres manières de faire.
En parallèle de ces missions, j’ai dû négocier le virage de la fusion des régions, travailler sur les nouveaux règlements d’intervention, la nouvelle convention avec le CNC et un nouveau schéma d’organisation pour l’Agence avec ses deux nouvelles entités, Limoges et Poitiers… Un processus qui n’est pas tout à fait terminé…

 

Après une carrière orientée jusqu’ici dans le développement et la promotion du cinéma comme culture et comme industrie en France et à l’étranger, qu’est-ce qui vous a conduit à accepter ce poste de délégué général du festival de Biarritz Amérique latine cette année ?

Mes liens avec le festival – professionnels j’entends – remontent à mon expérience colombienne : nous échangions déjà énormément avec Lucile de Calan, la programmatrice de Biarritz Amérique Latine. Avec ÉCLA, j’ai également eu l’occasion de collaborer avec le festival dans le cadre de notre mission de diffusion des films soutenus par la Région d’une part, mais aussi pour une association sur les rencontres de coproduction. Lors de la 24e édition, à mon retour en France, Marc Bonduel, son ancien délégué, m’avait demandé de remplacer au pied levé un membre du comité de sélection pour présenter des films. Quand il a quitté son poste, on m’a demandé si cela m’intéressait de le remplacer, ce qui était le cas, mais c’est Jacques Arlandis qui a été choisi. Lorsqu’il est parti l’an dernier, on m’a à nouveau appelé. La suite, vous la connaissez!

 

Comment s’est passée la préparation de votre première édition ? Quelles nouvelles lignes avez-vous pu d’ores et déjà, peut-être, engager ou développer cette année ?

Je suis arrivé à Biarritz à cinq mois de cette 27e édition et sans volonté de révolutionner quoi que ce soit : le festival fonctionne, son organisation est très professionnelle, il va plutôt bien économiquement et le public aussi bien que les réalisateurs latino-américains lui sont très fidèles.
Pour ce qui concerne la programmation, nous avons décidé ensemble du pays invité et j’ai participé au choix des films. Si je devais donner une ligne directrice, j’aimerais que nous soyons décomplexés dans le choix des films, et que l’on n’hésite jamais à sélectionner des œuvres qui sortent des sentiers battus, déjouent les attentes que le public peut avoir sur la définition d’un cinéma latino-américain. Pour ce qui concerne le documentaire par exemple, je souhaite que nous cherchions toujours des films dont la forme soit pensée en lien avec le sujet, loin des clichés, que l’on ait toujours l’exigence de montrer du cinéma aussi à cet endroit.
Par ailleurs, et dès cette année, nous avons entrepris de développer la plateforme professionnelle que nous avons d’ailleurs baptisée – le BAL-LAB. Nous mettrons de plus en plus l’accent sur les rencontres de coproduction et renforcerons encore notre partenariat avec la résidence d’écriture de Lizières, en Picardie. Tous les réalisateurs invités à Biarritz ont depuis 4 ou 5 ans la possibilité de candidater et sont ensuite reçus en entretien à Lizières. À la fin de la semaine, le centre culturel choisit qui il va inviter à venir travailler sur son projet l’an prochain. Sur cette même base, le festival, avec le soutien de la Région, reprend cette année l’initiative d’inviter les producteurs de Nouvelle Aquitaine à rencontrer ces porteurs de projets (à tout stade de leur développement), en la séparant pour la première fois de ce qui concerne Lizières. Il ne s’agit pas des mêmes besoins, ni des mêmes enjeux, même si ces deux volets concourent à renforcer la qualité et la faisabilité des projets. Pour cette édition, 12 projets ont été déposés pour Lizières et 16 pour les rencontres de coproduction qui ont eu lieu pendant le festival. 105 rendez-vous ont été organisés, et nous avons déjà des retours positifs.

 

C’est une façon pour le festival de renouveler son engagement auprès des réalisateurs, en le poursuivant au-delà de la sélection de leur film dans l’une ou l’autre des sections de la programmation…

Exactement. Nous ne voulons surtout pas devenir un marché. La sélection des projets se fait uniquement sur la base des films précédents. Le festival a déjà parié sur le talent des réalisateurs qu’il a invités et l’on considère a priori que leur prochain projet peut être intéressant pour une coproduction internationale.

 

Revenons sur la sélection des films. Vous marquez votre arrivée au festival par un véritable tour de force en choisissant le film-fleuve de Mariano Llinas, La Flor. Un film de 14 heures qui est un évènement tant du point de vue de la forme que de celui du mode et du temps de sa production. C’est sans doute l’affirmation de ce que vous appelez une programmation décomplexée ! Vous poussez l’audace jusqu’à le programmer en compétition : n’est-ce pas un pari risqué ?

Quand Nicolas Azalbert, membre du comité de sélection fiction, est rentré du BAFICI où La Flor avait gagné le Grand Prix, il nous a parlé avec un grand enthousiasme d’une édition historique et de ce film qui faisait évènement. Nous connaissions déjà Mariano Llinas pour son merveilleux film, Historias extraordinarias, et nous savions que ce nouveau projet serait intéressant. Nous avons donc demandé à voir La Flor avant de décider quoi que ce soit mais en pensant déjà aux conditions dans lesquelles nous pourrions accueillir un tel film!
Lucile de Calan et moi avons dû récupérer 11 Blu-ray et voir les quatorze heures de film d’affilée, renvoyer les disques dans les 24 heures : c’était déjà une aventure ! Le film n’était pas encore passé à Locarno, c’était en juin dernier. Lucile et moi avons immédiatement pensé que ce serait un film capital dans l’histoire du cinéma argentin et un film marquant pour l’histoire du cinéma. Nous avons aussi senti que ce serait un moment important pour l’histoire du festival de Biarritz.
La Flor est un film monumental, d’une audace et d’une inventivité totalement folle, qui s’exonère de toutes les contraintes et de tous les formatages. C’est aussi un film trépidant, qui relève du pur plaisir de cinéma, celui de raconter des histoires. Pour les spectateurs que nous sommes, c’est aussi une expérience qui a quelque chose à voir avec l’enfance, le plaisir de la découverte de quelque chose de nouveau. Une fois que nous avions vu le film, nous ne pouvions pas choisir de ne pas partager notre émerveillement ! Nous ne pouvions tout simplement pas ne pas le montrer !
Quant à la montrer en compétition, la question s’est posée, pas longtemps. On a décidé de le sélectionner comme n’importe quel autre film, comme le film qu’il est finalement, même s’il sort des schémas classiques. Sans compter que le proposer en compétition, c’est une manière d’attirer l’attention sur lui, d’inviter le public à aller voir ce film-là, dans les meilleures conditions de projection [la grande salle et l’écran géant de la Gare du Midi, NDLR]. Le public a d’ailleurs répondu présent et nous sommes très contents du résultat [La Flor a d’ailleurs été récompensé du Prix du Jury, un jury présidé par Laurent Cantet, NDLR]. Il a certainement dérouté plein de gens, en aura irrité d’autres, et d’autres encore nous seront éternellement reconnaissants de leur avoir offert de vivre cette expérience unique ! C’est le rôle d’un festival comme le nôtre que de prendre acte d’un tel évènement.

 

Le Festival s’est achevé ce week-end, il est encore un peu tôt pour les bilans. Pouvez-vous cependant évoquer quelques perspectives et autres axes de développement ? Ce qu’on attend de vous pour l’avenir ?

Ce qu’on attend de moi, c’est d’abord de renouveler en partie le réseau de professionnels qui participent au festival à partir de mes propres réseaux, et de développer les financements.
Pour ce qui est des axes de développement, j’aimerais travailler dans le sens d’un accroissement de l’activité du festival sur l’année, qu’il ne soit plus seulement identifié comme évènementiel, mais travailler au long cours (avec des salles, d’autres organisations, d’autres festivals, des distributeurs…) pour aller vers plus de visibilité du cinéma latino-américain. Porter toujours plus loin notre engagement… Il y a plein d’autres choses à imaginer encore, les challenges ne manquent pas, et c’est assez excitant !

 

Propos recueillis à Biarritz le 28 septembre 2018


photo en une © Nicolas Mollo