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Whitney : entretien avec Kevin Macdonald “L’histoire de Whitney Houston est terriblement contemporaine”

Après avoir fait grand bruit au dernier Festival de Cannes, le documentaire Whitney s’apprête à sortir en salles le 5 septembre 2018. Retraçant l’imposante carrière de la chanteuse américaine Whitney Houston, le film met également en exergue les démons et les blessures d’une icône tragique de la pop : abus sexuels, drogue, ascension et chute fulgurantes… Riche d’archives et d’entretiens exclusifs, le documentaire (r)établit avec force des vérités sur une artiste malmenée. Rencontre avec son réalisateur Kevin Mcdonald, auteur des remarqués Le Dernier Roi d’Écosse et Marley.

Avant ce projet, vous n’étiez pas un familier de Whitney Houston, encore moins un fan.

Non, je ne connaissais pas grand-chose d’elle, à l’exception de ses tubes. J’étais adolescent dans les années 1980, donc je l’entendais partout. Mais je n’avais pas vraiment de sympathie ni d’empathie pour elle. Ses déboires, sa déchéance médiatique et privée ne m’ont que peu concernés. Quand les producteurs [Simon Chinn, Jonathan Chinn et Lisa Erspamer, NDLR] m’ont contacté, j’ai hésité. Ils m’ont alors invité à rencontrer Nicole David, l’agent de la chanteuse. Elle m’a convaincue de faire ce film et m’a avoué qu’elle ne connaissait pas vraiment Whitney. À vrai dire, peu de personnes la connaissaient, ou la comprenaient, réellement. Ce mystère m’a séduit et poussé à accepter le projet. C’est un personnage énigmatique.

Cette distance vous a-t-elle été utile dans votre approche ?

D’une certaine manière, j’ai pu être plus objectif, voire sceptique, dès le départ. Je me montrais plus méticuleux dans le choix des sources ou des archives, dans ce qui était appelé à figurer dans le montage final. Mais plus j’avançais, plus j’étais fasciné par son histoire. Et frustré de ne pas la comprendre… Il y eut beaucoup d’interviews de Whitney, de reportages, mais peu sont réellement révélateurs. Tout me paraît superficiel. Comme si elle se protégeait farouchement.

Nous découvrons des archives rares, voire inédites, notamment de la part de l’entourage proche de Whitney Houston. Comment avez-vous réussi à réunir toutes ces sources ?

Ses proches voulaient être impliqués dans le projet, ils voulaient que l’on comprenne mieux la personne qu’elle était. À la fin de sa vie, sa réputation a été tellement mise à mal… Ils désiraient changer cette image. Mais je pense qu’il y avait une raison plus profonde, voire subconsciente : ils voulaient se libérer d’une spirale de mensonges, de rumeurs, de secrets de famille. Leur réticence s’est transformée en une libération thérapeutique.

L’expérience semble douloureuse pour la mère de Whitney. Et, bien que présente dans de nombreuses images exhumées, Robyn Crawford [l’amie proche et probable amante de la chanteuse, NDLR] est absente. Mais vous avez réussi à vous entretenir avec Bobby Brown, qui paraît peu expansif…

Il refusait parfois de s’exprimer mais ce refus, d’une certaine manière, d’un point de vue psychologique, raconte quelque chose d’intéressant. Ça fait partie du jeu de l’investigation documentaire. Ce n’est jamais facile de mener un tel travail, et il était important de le montrer à l’écran.

Il est aussi vu comme le responsable de la déchéance et de la mort de Whitney.

Je ne le vois pas de cette manière. Pour moi, Bobby Brown n’a pas détruit une innocente jeune femme. Whitney est tombée amoureuse de lui. À cette époque, elle prenait déjà de la drogue, notamment avec ses frères. Quand elle a su qui était réellement Bobby, elle ne l’a pas quitté. Elle a décidé de rester, en connaissance de cause. C’était donc sa responsabilité. Il est facile de blâmer autrui pour ses malheurs… Je ne pense pas que Bobby Brown soit une mauvaise personne mais juste un “idiot”. Ce qui est très différent.

Par certains aspects, votre investigation s’envisage comme un thriller. Aviez-vous anticipé cette dimension ?

Elle m’est apparue progressivement, durant l’analyse des archives et des interviews. En observant des vidéos et des interviews de Whitney, j’avais l’étrange impression que son malaise, sa discrétion, relevaient d’une sorte de traumatisme. À l’époque, je venais de lire un ouvrage intitulé The Body Keeps the Score : Mind, Brain and Body in the Transformation of Trauma [de Bessel van der Kolk, NDLR], une référence en matière de littérature sur la psychologie. Le livre explique comment les victimes d’un traumatisme intériorisent physiquement les chocs qu’ils ont subis. Selon ce même ouvrage, il est dit que presque 80 % des personnes droguées aux États-Unis ont connu des abus dans leur enfance. J’ai reconnu ce trouble en observant le comportement de Whitney. Elle n’était pas rassurée par l’image qu’elle renvoyait. Bien qu’elle fût très belle, elle n’était pas sexy, ou se refusait de l’être. Pour moi, cela relevait d’un potentiel abus. Ce n’est que lorsque j’ai commencé à interroger son entourage que son frère Gary a avoué qu’il avait été victime d’abus sexuels durant son enfance. Il ignorait si c’était le cas pour Whitney. C’est son épouse Pat qui me l’a confirmé, deux semaines avant le bouclage du film. Mais elle n’en savait pas plus. Mary Jones, l’assistante personnelle de la chanteuse, m’a raconté qu’elle s’était longuement entretenue avec Whitney à propos de son abus [par sa cousine et chanteuse Dee-Dee Warwick, NDLR]. J’ai dû remonter en partie le documentaire, le remodeler. C’était en quelque sorte la conclusion que je cherchais, elle est arrivée à point nommée.

Lors de la présentation du film, au dernier festival de Cannes, de nombreux médias ont relayé l’information. N’aviez-vous pas peur que cet élément éclipse le reste de votre travail ? Et avez-vous songé à couper ce passage ?

J’aurais préféré que cet élément reste en partie secret, mais j’étais heureux de voir le film à Cannes. Parce que je savais que cette histoire allait directement ressortir. Je ne voulais pas que cela éclipse le documentaire au moment de sa sortie en salles. J’étais nerveux à l’idée qu’il nomme explicitement l’auteure des abus subis par Whitney. Mais je ne voulais pas l’enlever. Cet élément apportait enfin des réponses aux mystères qui entouraient Whitney. Dans cette année si importante, où le mouvement #MeToo a explosé, il était nécessaire de parler librement de cet épisode, de clarifier les événements. Je n’ai jamais douté de l’importance de ce passage. Quant à nommer Dee-Dee Warwick, c’est Mary Jones qui m’a encouragé à le faire. Elle m’expliquait qu’en désignant la coupable, nous pourrions donner du courage aux autres victimes d’abus sexuels. Elles ne devraient pas à avoir honte de le faire.

Il y a, dans le film, une dimension culturelle, sociologique, voire politique : l’ascension de MTV, les tensions raciales… Était-ce une manière pour vous de rétablir la vérité autour du rôle qu’a joué Whitney Houston, de casser son image superficielle d’icône pop ?

La vérité est toujours plus complexe qu’on ne le croit. En tant que documentariste, on se doit de raconter une histoire. Quand on se renseigne sur une figure comme Whitney, il faut comprendre le contexte politique, social et culturel dans lequel elle a grandi. Ses origines et son parcours expliquent en grande partie la personne et l’artiste qu’elle est devenue. Après avoir réalisé Le Dernier Roi d’Écosse ou Marley , Whitney était un nouveau challenge pour moi. Whitney me semble plus impénétrable que Marley, beaucoup se trompent à son égard, et ne retiennent que la fin de sa vie. Son histoire est terriblement contemporaine.

Parallèlement à votre projet, Nick Broomfield a réalisé un documentaire sur la chanteuse, Whitney : Can I Be Me. Est-ce que cela a été un obstacle pour vous ?

Non. J’étais au courant de ce projet et je connais personnellement Nick. Nos deux films sont très différents, voire complémentaires. J’ai eu accès à des archives musicales et personnelles inédites. Sans oublier des intervenants très proches de la chanteuse. Je ne crois pas que ce soit le cas de Nick. Mais je suis persuadé qu’il a faiun excellent documentaire (rires).

Propos recueillis à Paris par Simon Hoareau.