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Festival du Film francophone d’Angoulême – 11ème édition

Retrouver Angoulême est un plaisir : déambuler dans ses rues au détour desquelles l’on peut croiser la magnifique fresque dessinée d’Yslaire, près d’une église, troublante de vérité, ou un dessin de Florence Cestac, ou encore aux fenêtres, Gaston, les Dalton. Mais c’est avec ferveur que l’on marche, car l’on a hâte de découvrir ce que l’on nous a sélectionné du cinéma français – et francophone – qui sort en salles demain ou prochainement. Le meilleur, on espère. L’intrigant, à côté de plus grands films, à plus grands castings.
Angoulême se passe justement un peu entre ces deux points. Une affiche haute en couleurs, au ton plus appuyé de comédie, aux noms prestigieux, et en même temps, des lignes plus rares qui sont des histoires, des intrigues, des choix de mise en scène qui emmènent un peu plus loin. Et c’est chouette, car le public, nombreux, se retrouve spectateur et témoin de ces deux directions, oscillant entre l’une et l’autre.
Six jours de projections, une Compétition de 10 films, des avants-premières, des Séances Spéciales, des Ciné Concert, entre autres.
Qu’a-t-on vu, alors, durant ces quelques jours de cinéma ?
 

A bas les murs
 

On a vu des maisons. Dès le film d’ouverture, Lola et ses frères de Jean-Paul Rouve, assez fade par ailleurs. Mais une idée, très David Foenkinos, co-auteur du scénario avec Rouve, ressort : Pierre fait tomber les immeubles. C’est son travail. Jusqu’à ce qu’une fissure, non prévue, apparaisse sur une résidence voisine et compromette sérieusement les choses. Un danger pour les habitants, et pour la responsabilité professionnelle de Pierre. Cette fissure n’est bien sûr pas uniquement murale. Elle est familiale, elle sépare les membres d’une même famille. Pour des bêtises, des mots malheureux, des non-dits.
On poursuit nos journées de festival et voilà d’autres maisons, qui sont à chaque fois des personnages à part entière, ou le réceptacle privilégié des drames qui s’y jouent. Romane Bohringer et Philippe Rebbot ont tourné leur premier film, L’Amour flou, dans leur propre appartement. Un appartement concept, nouvellement aménagé alors que le couple se sépare – à la vie et à l’écran : d’un côté Romane, d’un côté Philippe et les enfants seront au milieu. Ils sont séparés, sans l’être tout à fait. Le lieu de vie, filmé au fur et à mesure de leur vraie installation, devient lieu d’expérience – comment indique-t-on qu’untel est occupé, par une petite ampoule rouge, comment s’accorde-t-on sur qui mange avec les enfants, voilà un calendrier punaisé. Il devient également, malgré eux, lieu pour le comique et le théâtre : c’est frais, énergique, on y entre, on y sort, on toque, on surprend l’autre. On tente de se l’approprier, comme cette nouvelle vie, on ne sait pas trop quel mot mettre dessus – le « sas » résonnera comme coup d’éclat. Un appartement-expérience, pour un film-expérience, qui n’a pas suivi les codes de fabrication classique d’un film, qui a suivi l’envie de ses deux acteurs-réalisateurs. Leur vraie vie a donné ce film, et l’appartement s’est vu parfait en décor pour cette fiction. Les deux protagonistes se sont amusés à jouer leur propre aventure, puisqu’après tout ils sont comédiens, emmenant tous leurs proches avec eux, et cela a donné du cinéma.

Troisièmes Noces de David Lambert s’ouvre sur le plan d’une maison, dont les contours font un peu carton. Et pour cause, la caméra dézoome un peu et une main apparaît : elle remet en place un petit banc. Martin (Bouli Lanners) est occupé à bien disposer sa maquette. Tout se jouera ici, dans un foyer à réinvestir : il vient de perdre son compagnon, et un ami lui propose de cohabiter avec une jeune Congolaise, Tamara, sans-papiers, pour qu’on leur accorde de se marier ensuite. Emplie brusquement d’une absence douloureuse, la maison de Martin est de suite investie par la présence de la jeune femme : elle le renvoie de sa chambre sous prétexte d’un besoin de lumière, enlève ses vêtements sur les cintres et met les siens à la place, parfume la cuisine d’odeur de plats africains, et revêt même sans le savoir le tablier de l’amoureux décédé. L’histoire est grave, mais le ton du film plutôt léger, du fait notamment de situations plutôt drôles, à l’image de ces scènes où ils font croire leur manège aux enquêteurs. Une nonchalance douce imprègne la mise en scène, comme s’il fallait prendre son temps et accompagner Martin dans son deuil, tout en insufflant de la vie à nouveau. Ainsi, le réalisateur choisit de ne pas mettre de musique, ou très peu, de faire apparaître le fantôme de l’être disparu, et de construire de jolis plans au cœur de cette maison chamboulée – celui par exemple filmé depuis la cuisine qui montre, derrière la baie vitrée donnant sur la cour, Tamara en train de crier à l’annonce d’une mauvaise nouvelle ; on reste dans la maison, près du plan de travail, de la vaisselle, des ustensiles de tous les jours, et le drame humain est derrière la vitre. Une douceur bienveillante est là pour accompagner cette histoire, en partie amenée par Bouli Lanners, par son mélange de tristesse et de drôlerie, tel un clown blanc rock et barbu. Une belle scène pour se rendre compte de ce qu’apporte ce fantastique comédien : celle où il est devant son miroir, où de nouveau il « voit » son compagnon disparu, le face-à-face est émouvant, mais tout d’un coup allégé par le doigt que se met dans le nez le clown triste Bouli. Un fil de tendresse et d’humour qu’a su dresser le réalisateur dans cette maison, nid de souvenirs pour certains, promesse d’avenir salvateur pour d’autres.

On continue les films et les maisons, et les personnages de notre chemin de festivalière s’avèrent en quête d’idéal. Dans Le Vent tourne (Bettina Oberli), Pauline et son compagnon s’acharnent à construire leur ferme vers une logique d’auto-suffisance, en s’éloignant des méthodes traditionnelles, pas de recours à la médecine pour leurs vaches, construction d’une éolienne dans leur champ. Leur maison du bonheur accueille même pour l’été une jeune adolescente de Tchernobyl : l’air pur du lieu sera propice à une meilleure santé de la jeune fille. Mais cette vie que le couple s’est créée a ses limites, c’est ce que veut faire comprendre le lieu même à Pauline, alors qu’elle part se promener dans les montagnes, une brume épaisse lui rend impossible la moindre contemplation et même, il se révèle dangereux d’y marcher, sous peine de tomber dans le vide.
Dans Les Rois Mongols, quatre enfants du Montréal des années 1970 prennent le large quand on décide de les placer en famille d’accueil alors que le père est malade. Le pays est en pleine révolte politique, la télévision ne cesse de diffuser cette actualité : il n’en faut pas plus, Manon, 12 ans, décide de partir, embarquant avec elle son petit frère et ses cousins. La vieille voisine sera parfaite en grand-mère qu’ils n’ont jamais eu. Et la cabane en bois sera mieux que n’importe quel foyer familial. Les enfants, à l’image entourés d’une belle lumière, aura de l’aube ou du crépuscule, choisissent leur route, leur réforme à eux. A la fin, on sort le petit frère de son sommeil et on l’emmène vers le monde fabuleux de Mickey, ainsi qu’il l’a toujours voulu ; c’est une fuite qu’on a déjà vue dans un autre film, The Florida Project (Sean Baker, 2017), où l’on suivait de près des enfants jouant, occupés à leurs bêtises, voisinant avec la misère du monde des adultes.

Des maisons donc dans les films d’Angoulême, de facture classique, de circonférence familiale, mais fragilement solides, abîmées, réinvesties ou vidées. Des murs que l’on dresse sans vouloir séparer. Des maisons rêvées.
 

Droit dans les yeux
 

Outre les habitations, ce sont des personnages qui nous ont regardé dans les yeux. Le regard fuyant, égaré, de Piotr dans Bonhomme de Marion Vernoux, traumatisé crânien suite à un accident de voiture. Égaré et drôle malgré lui, encore une fois le ton du film est très juste et tenu de bout en bout. Comportement enfantin, souvenirs brouillés, pulsions sexuelles non maîtrisées. Et l’air de rien, la réalisatrice, avec son sujet fort traité sur le thème de la comédie, franchit des barrières, amorce un virage troublant, osé, en transformant notamment son héroïne, Marilyn (nom de cinéma), en mac, pour assouvir les besoins de son petit-ami nouvellement handicapé. Faisant fi de toutes normes ou tabous imposés par la société. Dans ce film d’amour traversé par un drame s’échappe une liberté ; une liberté de ton, une liberté de situations, une liberté entre les deux personnages. Avec ses yeux qui s’évadent, Piotr/Duvauchelle dit à la petite assemblée qui s’est constituée pour décider de son sort, de sa garde comme on décide de celle d’enfants : je veux être avec Marilyn. En toute franchise, avec ses mots, sans pudeur. Cette déclaration fait du bien.

Une autre personne/personnage nous a regardé droit dans les yeux pendant le festival, et on n’a toujours pas réussi à se dépêtrer de ce regard. Il faut dire qu’il était braqué sur nous pendant un peu plus d’une heure trente, à la fois dévisageant, et à la fois scruté lui-même. Un regard de vieux sage. Un regard habité par quelqu’un de plus jeune, mais assez fou et assez génial pour se grimer, jouer de lui-même, pour se perdre et se chercher. Alex Lutz joue Guy, un chanteur de variétés vieillissant. Il se voit proposer par un jeune journaliste, Gauthier, un documentaire sur lui. Nous savons, nous spectateurs, que Gauthier a appris, dans une lettre de sa mère, qu’il serait le fils illégitime de Guy Jamet. D’où l’insistance de cette caméra qu’il braque comme un œil sur cet homme qu’il ne connait que par sa musique et son image publique. Guy se révèle peu à peu, au fur et à mesure des tournées, des concerts, au calme dans sa maison de campagne, ainsi suivi par ce journaliste. Excentrique, casseur, grand sage aux multiples souvenirs et anecdotes, colérique, amusé. Mais trop en spectacle, finira par lui reprocher Gauthier. Se joue entre les deux hommes un dialogue tacite. Jamais n’est révélé ce que l’on sait nous. Et si Guy est toujours à l’écran, Gauthier, qui n’apparaît qu’une fois à l’image, pour un galop à cheval filmé par Guy, est cependant très présent. On ne l’oublie pas, même si l’on est au spectacle devant ce Guy incroyable : c’est la force de la mise en scène, qui fait exister la caméra comme médium – quelques tremblements, quelques zooms – et comme narrateur – cette voix derrière qui lui pose des questions, qui l’interpelle. Et elle est à la fois invisible comme dans toute oeuvre de cinéma, pour faire naître la fiction. Une mise en scène pointue et non habituelle pour un film dans lequel l’émotion se propage de bout en bout – devant, derrière, chez Guy, chez Gauthier, chez nous. Le public d’Angoulême ne s’y est pas trompé, ovationnant Alex Lutz à l’issue de la projection, chantant et dansant avec lui pendant le concert qui suivit, formidable idée d’avoir fait vivre encore un peu Guy, par un Alex Lutz légèrement schizophrène, redevenant tantôt Guy, sans artifice de maquillage, tantôt nous le commentant avec humour. S’étonnant, s’excusant presque de savoir chanter. C’est formidable d’assister à ce spectacle de création, mélangeant la conscience de parler de soi, la réussite à fabriquer l’autre, et nous convoquer nous, dans ce grand déballage. Il est assez rare d’avoir à l’écran un objet aussi particulier formellement, qui arrive à créer – un monstre, peut-être – un personnage faisant cohabiter, de par l’âge avancé qu’il emprunte, les émotions qui font une vie : les gens qui étaient là, ceux qui sont là maintenant, ce dont on se souvient, ce qui nous fait sourire, nous mettre en colère, l’imprudence qu’on garde encore de monter à cheval, contre l’avis de l’assurance ou du médecin. Les moments télévisés auront eu l’avantage de les immortaliser à l’image pour Guy, le film que tourne Gauthier aura celui d’immortaliser un père qu’il n’a jamais eu. Et nous, nous garderons en mémoire tous ces cadres photos dans notre propre boîte à souvenirs, comme une chose qu’aura laissé filer l’icône impénétrable.

Dates de sortie des films cités
Lola et ses frères, Jean-Paul Rouve, 28 novembre 2018.
L’Amour flou, Romane Bohringer et Philippe Rebbot, 10 octobre 2018.
Troisièmes noces, David Lambert, date de sortie non connue.
Le vent tourne, Bettina Oberli, 26 septembre 2018.
Les Rois Mongols, Luc Picard, date de sortie non connue.
Bonhomme, Marion Vernoux, 29 août 2018.