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Entretien avec Marion Vernoux Pour la sortie de Bonhomme

Il faut faire face à la vie, quand, un jour, Piotr devient traumatisé crânien suite à un accident de voiture. Marilyn, qui partage sa vie, va aussi partager ses nouvelles réactions, ses pulsions non maîtrisées, son manque de censure qui lui fait être presqu’un enfant de nouveau. Elle va faire avec. Pour son bien. Avec toute sa force, tout en gérant les choses de la vie en parallèle. Marion Vernoux, la réalisatrice, nous parle de ce film si particulier et surtout, surprenant.

 

Le ton que vous donnez à votre film est assez fabuleux. Si je ne me trompe pas, votre film est un film d’amour, traversé par un drame, l’accident, et autour duquel gravitent pas mal de choses…

La vie, vous voulez dire !

 

Oui, tout à fait ! Autour de cet accident, nous avons tout un tas de problématiques, le travail, la famille, les amis…

En fait, cet incident déclencheur, cet “accident” déclencheur, même si c’est bien réel et que ça peut arriver dans la vraie vie, fait qu’on se réinterroge sur tout : l’intimité, le rapport au monde, le travail, la famille ; c’est ça qui m’intéressait. Quand j’ai fait Les Beaux jours, j’évoquais la retraite et c’était aussi une façon de réinterroger le réel, et ce qui fait qu’on est au centre un jour et qu’on se décadre ensuite, qu’on devient un peu hors champ. Ici, le fait qu’il prenne un coup sur la tête fait qu’il ne devient même plus la même personne, il devient autre. Ca parle vraiment de ce que c’est d’être un autre, entre soi et soi, lui-même ne se reconnaît plus, mais les autres ne le reconnaissent plus non plus. Et pourtant… on a une faculté d’adaptation innée, c’est aussi ce que dit le film. Avec quelque chose de déculpabilisant en plus, parce que ce n’est pas de sa faute.

 

Comment vous est venue l’idée de ce sujet ?

Ça ne m’arrive pas souvent d’avoir des idées de films. Je crois que c’est quand j’ai entendu le mot “handicap invisible” à la radio, et comme je suis un peu retorse, je me suis dit puisque c’est invisible, j’ai envie de le filmer. Je pense qu’on est tous des handicapés invisibles, ça peut être une honte, un secret, un complexe… ça peut être ne pas dire qu’on est au chômage par exemple. Il y a plein de choses possibles. La différence, c’est que les cérébraux lésés ne le cachent pas. Ils ne le montrent pas, ils ne le cachent pas non plus ; ils sont, mais ça ne se voit pas. Et ça entraîne des situations folles. Ils n’ont pas du tout un regard bête car ils ne le sont pas, et ils ne sont pas fous non plus. Ils sont ni l’un ni l’autre, ils sont un truc entre les deux. Regardez, quand on a un trou de mémoire, on est extrêmement démunis, on se dit “qu’est-ce-que j’ai mangé hier soir ?”, et le truc nous échappe, c’est perturbant. Et lui c’est ça puissance mille. La mémoire nous encombre.

 

Parlez-nous du processus d’écriture, dès l’instant que vous avez eu cette idée de scénario.

Je voulais raconter une histoire d’amour, et je me suis dit que c’était une super bonne idée pour raconter une histoire d’amour. En général je me fis uniquement à mon imagination. Quand j’ai fait mon précédent film sur la retraite, je n’ai pas passé des mois à faire des recherches. Là, je me suis dit que je devais en faire, et à partir du moment où je me suis mise à enquêter, ça m’a passionné, je me suis découverte une âme de journaliste que je ne me connaissais pas, j’ai adoré les gens que j’ai rencontrés.

 

Vous avez été dans des hôpitaux ?

Dans des hôpitaux, dans l’association que j’ai sollicité, l’Association des Traumatisés de France, et ce sont des gens absolument géniaux. En plus, ils sont un peu malheureux que personne ne parle d’eux, et j’ai été accueillie les bras ouverts. Ils n’avaient aucune pression vis-à-vis de la manière dont j’allais traiter le sujet. Ce sont des gens très libres, ils ont des réalités tellement dingues. Ils ne m’ont pas dit “il faut dire ça comme ça”.

 

 

Alors justement, vous parlez de liberté, et on a beaucoup la sensation de liberté dans votre film, à plusieurs niveaux, entre eux deux, les conventions, les qu’en-dira-t-on, et dans l’ambiance que vous installez aussi, la liberté que vous prenez en filmant ce sujet, une liberté de ton, une liberté un peu hippie presque.

Un peu libertaire en tout cas. En vrai, il y a une vraie douleur, pour ces gens, pour leurs proches. Mais il y a quelque chose de l’ordre du fantasme pour moi. J’ai des enfants, et je me suis souvent dit que j’aimerais être eux quand ils disent ce qu’ils pensent ; ce côté “la vérité ne sort que de la bouche des enfants”. On peut avoir la nostalgie de ça. J’avais fait un film qui s’appelait À boire il y a quelques années, et quand on boit, on est désinhibé, on se met des masques, on fait des coming out. Donc de toutes façons, c’est quelque chose qui m’intéresse, ce moment où on enfreint les règles. C’est vraiment pour ça que je fais du cinéma !

 

Vous essayez d’échapper au ton actuel un peu normatif, un peu gris. J’ai trouvé chez vous, même s’il n’y a pas forcément de rapport direct, un peu de Bertrand Blier.

Oui tout à fait, je suis une enfant de Blier, c’est un peu grâce à lui que j’ai voulu faire du cinéma. Si ce n’est que dans ses films, ses personnages commentent, c’est d’ailleurs génial. Ils disent ce qu’ils vivent en même temps de le vivre. Là, ils ont moins de recul, ils sont plus innocents.

 

Je parlais de Blier aussi car c’est assez rare de voir ça au cinéma.

Mais je suis mal élevée (rires). Non, j’ai l’esprit de sérieux. Je ne fais pas du cinéma pour donner des gages à qui que ce soit. Je n’ai pas de maître. Mais c’est drôle pour Blier, car je n’en parle à personne ! Quand j’ai fait mon premier film à 24 ans, les journalistes s’y référaient souvent, et j’en étais très heureuse parce que c’est vrai, il y a comme une filiation…

 

Votre film prend un virage quand même assez osé à un moment, tout en restant très drôle, et on n’a pas l’habitude de voir ce genre de scènes dans le cinéma français. C’est pour cela que je parlais de liberté aussi.

Oui, c’est aussi pour ça que j’ai mis 8 ans à le faire financer ! Ça faisait très peur : le handicap, la prostitution, ils sont pauvres… On me disait qui est-ce que ça va intéresser, qui est-ce que ça concerne, en plus le handicap ne se voit pas… mais bon, le film est là !

 

Parlez-nous du travail avec les comédiens.

Ce n’est pas du tout le même travail pour les deux. Pour Nicolas [Duvauchelle], il fallait absolument un travail préparatoire, c’était une obligation. Mais il a été comme moi, à partir du moment où il a rencontré deux, trois traumatisés crâniens, il a été happé. Et après il a fait sa tambouille. Je n’ai pas tellement eu accès à la manière dont il a préparé le rôle. J’avais rencontré de mon côté un homme formidable dont le père est traumatisé crânien et qui s’occupe de traumatisés, et qui nous a conseillé. Quant à Ana [Girardot], c’est exactement le contraire, c’est l’histoire d’une fille normale à qui il arrive un truc incroyable, et qui n’a pas le temps pour s’y préparer. Et elle n’a pas eu le temps de s’y préparer non plus ! Mais ce qu’elle a, en tant que personne, et qu’elle a aussi je pense travaillé, c’est qu’elle ne nous explique jamais pourquoi elle fait ça. Et ça peut avoir avec Blier cet aspect. On ne se demande pas pourquoi Miou-Miou tourne avec Dewaere et Depardieu alors qu’ils sont épouvantables.

 

Elle est un soleil, dans le film.

Oui, un soleil mais qui l’éclaire lui. Et c’est très Ana ça, ce n’est pas pour s’éclairer elle-même. Elle est très généreuse.

 

Et vos prochaines histoires ? Vous allez écrire pour les autres, ou pour vous ?

J’ai beaucoup écrit ces derniers temps, j’ai écrit un premier livre l’année dernière. J’ai plein d’envies mais je ne me fixe pas pour le moment. En ce qui concerne le cinéma, je pense que plus ça va aller, et plus je ferai des pas de côté vers des choses qui foutent la trouille. Enfin, pas pour faire des films d’horreur, mais des trucs risqués en tout cas (sourire).