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Entretien avec David Robert Mitchell "Le récit fonctionne à la façon d'un rêve"

Dans It Follows, votre précédent film, il était impossible de savoir à quelle époque se situait le récit. Under The Silver Lake, en revanche, est traversé de références réelles, il renvoie aussi à votre propre filmographie, à votre premier long métrage en l’occurrence, The Myth of The American Sleepover. Et pourtant, ces quelques jours d’été pourraient tout aussi bien être ceux d’un Los Angeles parallèle, ou dystopique.

Oui… Il s’agit, spécifiquement, de l’été 2017, mais cela pourrait tout aussi bien se passer maintenant ou, comme vous le disiez, à une tout autre époque. Dans le film, il y a beaucoup d’éléments de notre monde, de notre rapport à la pop culture, mais il est aussi question de fantaisie. Une fantaisie noire.

C’est le premier film que vous tournez hors de votre Michigan natal. Quel est votre rapport à Los Angeles, où vous vivez depuis plusieurs années ?

Je me sens chez moi à Los Angeles, au même titre que dans le Michigan, où j’ai longtemps vécu. J’écris sur des endroits qui ont un sens pour moi, qui m’inspirent. Ici, j’ai écrit à propos de mon propre voisinage, mais je l’ai en quelque sorte déformé.

Quelle a été votre première source d’inspiration – en plus de la ville elle-même ?

Ma femme et moi nous demandions, et tâchions d’imaginer, ce qui se passait dans les maisons situées sur les collines, ce que les gens riches et célèbres de Los Angeles avaient de particulier. Ça a commencé comme une conversation idiote, et très vite quelques images me sont venues. À l’époque, j’écrivais beaucoup, j’étais en train de finir un autre scénario. J’ai pensé à ce personnage qui ne serait pas un détective, qui d’ailleurs n’aurait pas l’intention d’en devenir un, mais qui se mettrait en tête de résoudre un mystère, pour éviter d’affronter la vie réelle. Puis, l’idée de la séquence du songwriter m’est venue, ainsi que quelques éléments de conversation – avec l’homme dans la cabane, la scène du vidéophone… Je me suis dépêché de finir l’autre scénario, puis je me suis lancé dans l’écriture d’Under The Silver Lake, en m’efforçant d’agencer ces premiers éléments. Ça s’est fait très vite, en un mois. C’était comme un rêve enfiévré : j’écrivais tous les jours, dans un état proche de la démence et sous l’effet de fortes doses de café.

Qu’aviez-vous à l’esprit quand vous avez écrit le personnage de Sam, un peu loser, très insaisissable, avec lequel il est difficile d’entrer en empathie ?

Un certain charme se dégage de lui, mais il fait également des choses répréhensibles. Il y a en lui de la jalousie, de la colère. Je vous disais que le film était parti d’une conversation avec ma femme : que se passe-t-il chez les gens riches et célèbres de Los Angeles ? Le personnage se pose la même question et, cette question, il l’emmène dans des endroits très inconfortables. Il dit des choses affreuses à propos des sans-abris, alors qu’il est sur le point d’en devenir un. Les sans-abris sont jaloux des gens comme lui, et lui, il est jaloux de ceux qui sont au-dessus que lui : il est un élément de cette chaîne. Mais je ne peux pas en dire beaucoup plus à son propos : le film porte plutôt sur le mystère qu’il essaie de résoudre.


Quel regard portez-vous sur la quête de sens du personnage ? Est-ce qu’elle vous semble vaine ?

Dans le cas des théories conspirationnistes, il est question de gens cherchant des choses qui n’existent pas. Le personnage veut des réponses et, où qu’il regarde, il lui semble qu’il y en a. C’est aussi propre à notre rapport à la culture contemporaine : le besoin de trouver un sens dans chaque chose, de tout mettre en ordre. De chercher des réponses là où elles ne sont pas.

Il y a une très longue tradition du cinéma paranoïaque, notamment dans le cinéma américain des années 70 ; mais à la menace d’un gouvernement malfaisant, ou d’un supposé complexe militaro-industriel, s’est substituée la pop culture. C’est une déclaration forte sur le monde contemporain.

Oui, ça l’est ! C’est sans doute lié à une peur qui m’est propre : ces éléments de la pop culture, est-ce qu’ils peuvent nous aider, ou sont-ils une impasse ? Je dois dire que je n’ai pas la réponse…

Il y a, chez Sam, cette idée selon laquelle il n’y a pas assez de vie dans la vie de tous les jours. Il doit y avoir, quelque part, un sens caché ; un moyen rapide d’accéder au succès et à la reconnaissance.

Beaucoup de gens ressentent ça : cette idée que le monde est là pour eux. Et ce n’est pas le cas. Et ils s’en rendent compte.

Sarah, le personnage de Riley Keough, personnifie le glamour hollywoodien. Sa disparition est le point de départ de l’enquête de Sam. Pour autant, il n’est pas certain que Sam soit amoureux d’elle.

Je suis d’accord. Certains pensent que Sam est amoureux de Sarah, qu’il part à sa recherche parce qu’il veut coucher avec elle. Je n’ai pas d’objection à ces lectures du film, mais personnellement, je ne vois pas les choses de cette façon. Il cherche des réponses. Il l’aime bien, mais il est davantage intéressé par le fait que cette enquête le dispense d’affronter les problèmes de la vie réelle. Est-il possible d’aimer quelqu’un que l’on a connu le temps d’une ou deux heures ? En tout cas, je ne pense pas que, dans le film, il soit question d’amour.

On pourrait aussi envisager le film comme le fantasme d’un cinéaste qui, pour l’heure, ne s’est pas encore confronté à un schéma de production hollywoodien.

Ma relation à Hollywood, à l’industrie et à la ville, ainsi que des éléments relatifs à mes ambitions, mes désirs, mes peurs : toutes ces choses entrent nécessairement en compte. Mais, si c’est le cas, ce n’était pas conscient. Mais votre théorie est intéressante : je ne la conteste pas.

Au moment de l’écriture, quelle place avez-vous laissé au hasard ? La chance, les coïncidences jouent une place importante dans la quête de Sam.

Le récit fonctionne à la façon d’un rêve : vous passez d’un endroit à un autre, même si, par endroits, cela semble défier toute logique. Dans un rêve, comme dans les théories conspirationnistes, vous attribuez un sens – avéré ou non – à tout ce qui arrive. Des choses qui semblent folles s’agencent, les pièces du puzzle s’assemblent d’une façon qui, une fois encore, défie toute logique. C’est l’histoire d’un personnage qui cherche des choses qui n’existent pas… et qui pourtant les trouve.

De quels cinéastes contemporains vous sentez-vous proche ?

Il y a beaucoup de cinéastes contemporains dont j’aime le travail. Mais je suis plutôt inspiré par des auteurs du passé. C’est difficile de dresser une liste. Certains sont évidents… Hitchcock, Truffaut, Fritz Lang, David Lynch, Antonioni, Brian DePalma.

Au vu de l’endroit où vit Sam, nous pensions notamment, en effet, à Hitchcock et De Palma…

Oui, c’est à la fois Fenêtre sur cour et Body Double

Il existe aussi une vibration altmanienne…

Oui, il y a évidemment une référence au Privé.

Le film a-t-il été coûteux, ou difficile à produire ?

Le film a coûté plus cher que It Follows, mais It Follows n’avait pas coûté grand-chose – autour d’un million de dollars. C’est beaucoup d’argent, et en même temps c’est peu en regard du projet. Pour Under The Silver Lake, nous avions plus d’argent, mais c’était quand même dur : le projet était ambitieux. L’équipe a accompli un travail formidable. Mais, faire des films, trouver des financements, c’est toujours difficile. En fin de compte, je suis heureux : en dépit des difficultés, nous avons pu raconter l’histoire que j’avais imaginée.

Au moment du montage, avez-vous coupé beaucoup de choses ?

Très peu. En revanche, nous avons raccourci certaines scènes, coupé des dialogues qui étaient en trop. Le film est assez fidèle au scénario.

En trois films, vous avez exploré trois genres différents. Est-ce au gré de l’humeur, ou cela fait-il partie d’une ambition dans votre carrière ?

D’une certaine façon, même si, à un moment donné, je finirai par me répéter, et par revenir sur mes pas. Mon prochain film sera sans doute, une nouvelle fois, très différent des trois précédents. Mais s’il me venait l’idée d’une histoire se rapportant à un genre que j’ai déjà exploré, je ne me priverais pas de l’écrire. Je ne m’interdirais pas de tourner une autre histoire de détective, un autre film d’horreur, un autre récit coming-of-age. Je ne me sens pas tenu de cocher toutes les cases, de passer en revue chaque genre. Je ne me soucie pas de ça. Je tente simplement de me fixer des défis nouveaux.

Propos recueillis à Paris par Thomas Fouet et Michaël Ghennam.