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Éternels mystères à Twin Peaks Sortie du coffret Blu-ray/DVD "Twin Peaks : The Return"

Dévoilée à la télévision durant l’été 2017, la saison 3 de Twin Peaks est disponible en DVD depuis mars dernier. Cette accessibilité hors abonnement ou téléchargement offre une nouvelle occasion de présentation. Des flots de textes, sur papier ou en numérique, ont bien sûr déjà coulé pendant toute la deuxième moitié de l’année passée, à la suite de ces retrouvailles inespérées, mais l’offrande de David Lynch est si généreuse et mystérieuse, qu’elle ne peut qu’entraîner à la discussion longue. Toutefois, cette chronique, que nous avons voulu dépourvue de trop importants dévoilements d’une intrigue ahurissante, se veut d’abord une simple recommandation (oui, encore une) de l’œuvre télévisuelle et/ou cinématographique la plus fascinante de ces dernières années.

Qu’est-ce qui a changé ?

Twin Peaks 3 ravive nos souvenirs des deux premières saisons consécutives, anciennes de vingt-cinq ans et s’étant constituées en date chérie dans l’histoire des séries TV. La suite en dix-huit épisodes qu’à réalisé David Lynch est une œuvre-somme, dans la lignée de ses deux derniers films de cinéma, Mulholland Drive et Inland Empire, plutôt que la reprise esthétique de l’univers de Twin Peaks tel qu’il fut inventé au tournant des années 1990. Quel que soit le degré d’attachement que l’on peut avoir pour lui, il est indiscutable que Twin Peaks : Fire walk with me, le film-codicille de 1992, fut un véritable tournant pour le cinéaste, au moins dans son approche narrative. Dans la filmographie de Lynch, il y a bien un avant et un après cette œuvre brisée en son milieu et créant un gouffre entre l’enquête de l’agent du FBI Chet Desmond sur le meurtre de la jeune Teresa Banks et le récit des derniers jours de la blonde Laura Palmer. Le récit y est à la fois fendu en deux et tordu en une boucle permettant le raccord avec le début de la série télévisée qui venait de se terminer (provisoirement) quelques mois auparavant.

On peut voir en Twin Peaks 3 cadeau plus beau encore que le prolongement cinématographique de 92, aveuglément amoureux de son héroïne sacrifiée et parcourant obstinément le même terrain. Même strié de fulgurances (toute la première partie, la marche flottante de Bobby, la scène enivrante de la boîte de nuit), Fire walk with me claudique. Pour l’adorer, sans doute faut-il en passer par le fameux concept du film malade, et celui du film matriciel. Lynch était alors revenu vers sa Laura notamment parce qu’il avait senti la série lui échapper, contraint à déléguer régulièrement de nombreuses tâches dont la première, la mise en scène. Ne réalisant que les épisodes pivots, il avait vu le programme fléchir sur la durée, s’éparpiller, perdre par endroits en beauté et en tension. Distillant toujours à la révision un grand plaisir, la série initiale, dans sa deuxième saison surtout, laisse apparaître clairement un fossé entre les épisodes signés par Lynch, sidérants par leur soudaine profondeur, par leur audace et par leur capacité à oppresser, et les autres, qui semblent presque routiniers malgré les bizarreries scénaristiques qu’ils peuvent recéler.

Cette fois, Lynch tient toutes les rênes, du début à la fin, du scénario (toujours co-signé avec Mark Frost) à la réalisation, en passant par le sound design. Refusant de s’abandonner à la nostalgie, il crée en liberté une œuvre radicalement nouvelle. Face à l’héritage, il fait preuve de bienveillance mais n’hésite pas, à de nombreux points de vue, à faire table rase. La bienveillance a pour premier objet les acteurs retrouvant leurs personnages vingt-cinq ans plus tard. Pour autant, hormis dans le cas de Kyle MacLachlan, omniprésent, leurs apparitions sont souvent brèves ou extrêmement retardées (jusqu’à ce que l’on ne les attende plus), provoquant de multiples fausses pistes narratives et autant de puissants coups au cœur. L’impression de table rase naît quant à elle, d’une part du redémarrage à zéro opéré par Lynch sur le personnage principal, l’agent Dale Cooper rendu amnésique, et d’autre part du mode de fonctionnement totalement différent du récit. La marche suivie n’est plus celle qui mène à la résolution d’une énigme (auparavant : « Qui a tué Laura Palmer ? », puis « Que cherche Windom Earle ? »). Cette fois, les intrigues policières semblent proliférer pour mieux s’évanouir. Avant, il fallait enquêter en profondeur dans un périmètre restreint, les agents du FBI venaient tour à tour à Twin Peaks et la lointaine assistante Diane n’était qu’un prénom et même peut-être seulement un dictaphone dans lequel parlait Cooper. Aujourd’hui, s’effectue un éclatement absolu disséminant les cellules narratives et les espaces. Spectaculairement rendu par des vues aériennes de New York ou Las Vegas, l’élargissement du cadre est surprenant et si un recentrage se fait peu à peu sur la petite ville de Twin Peaks, les sauts de milliers de kilomètres accentuent la brutalité des passages d’une séquence à l’autre. Pour raconter leur histoire, Mark Frost et David Lynch ne comptent plus sur des relances ramifiant à l’excès les parcours individuels (ce qui contribua en partie aux essoufflements passagers de la deuxième saison). Ils purgent littéralement Cooper de sa personnalité, ils dévitalisent la plupart des personnages revenant à l’écran ou bien les enferment longuement dans leur solitude, ils dédoublent et convoquent un nombre incalculable de nouveaux visages. À une histoire initiale de possession maléfique, ils opposent un dérèglement généralisé. Ainsi, ils réalisent une juxtaposition de mondes a priori non reliés entre eux mais plongés dans la même ambiance pesante ou dangereusement vide. Le découpage de Lynch refuse de donner du sens et taille tout franchement. Les coupes créent des vides entre les séquences, comme le trou de vingt-cinq ans de vie passée n’est quasiment jamais comblé pour les personnages connus (pas d’explication, pas de flashback, juste une phrase ou deux, parfois).

L’humour et la chaleur (ainsi que les célèbres thèmes musicaux d’Angelo Badalamenti, quasiment effacés) semblent les premières victimes du chamboulement. Certes, le burlesque, l’horreur, le fantastique, le policier, le drame familial se succèdent mais en longs segments, sans vraiment s’entremêler. Le jeu avec le genre du soap, la mesure parfois ironique d’une distance avec ses codes, et ceux du film criminel, ont bel et bien disparu. L’humour est le plus souvent noir et grinçant, à la limite de la gêne parfois. Et il n’est plus question du bien-vivre à Twin Peaks, de sa douce ambiance boisée. L’image de la nouvelle série, particulièrement nette, est aux antipodes de celle des deux précédentes, dans lesquelles les effets de lumière atténuaient quelque peu l’angoisse.

Lynch électricien et scratcheur fou

L’image de Twin Peaks 3 est numérique et Lynch l’expérimente de façon moderne et antédiluvienne, réunissant des époques différentes. Des équipements high-tech voisinent avec de vieilles valises émettrices et les effets spéciaux complexes côtoient les trucs vieux comme le cinéma (l’effet d’optique provoqué par le sol de la Black Lodge, les transformations « à la Méliès »). Pour contourner l’obstacle du temps passé, Lynch va au plus simple, utilisant une doublure voix ou corps. Sa préférence va donc toujours à l’analogique, à la matière, à l’électrique (qui rend possible le numérique). L’électricité est d’ailleurs l’une des grandes affaires du nouveau Twin Peaks. Le scénario en fait déjà grand cas en en faisant l’étrange véhicule nécessaire au passage d’une dimension à une autre. Les dysfonctionnements électriques font depuis longtemps le bonheur de Lynch, souvent annonciateurs, dans son cinéma, d’une manifestation maléfique. Ici encore, ce type de signes pullule et les autres mondes affirment leur existence par l’électricité. Bien éloignée de l’idée de progrès à laquelle elle est associée, reliée de façon stupéfiante à l’âge atomique des années cinquante, elle génère une inquiétude. Par ailleurs, elle devient un élément idéal de mise en scène par toutes les représentations qu’elle permet : jeux de lumière, d’arcs et d’explosions d’un côté, expérimentations sonores à base de grésillements et bourdonnements de l’autre.

L’une des séquences fantastiques les plus marquantes de Twin Peaks 3 se déroule dans une construction flottant dans l’espace. À l’intérieur, Cooper voit pendant un long moment ses mouvements altérés. Le montage, en effet, produit tout à coup des sauts, d’infimes retours en arrière d’une ou deux secondes, créant un effet particulièrement étrange de progression entravée par une force indéfinissable. Lynch procède là comme un DJ avec sa platine vinyle en s’adonnant à une sorte de scratching. Or, à l’échelle de la saison entière, l’impression est la même : la vitesse normale ne cesse d’être modulée. Même si le défilement est le bon, la plupart des mouvements enregistrés sont d’une lenteur surprenante et il a été manifestement demandé aux acteurs, à deux ou trois significatives exceptions près, de se caler sur un tempo très retenu. Mais même ralenti, le monde entier a du mal à s’ajuster, sans doute sous la pression d’un univers parallèle qui manifeste sa présence néfaste cette fois-ci un peu partout.

Les conversations les plus simples valent leur pesant de dollars. Ce n’est pas que les interlocuteurs ne se comprennent pas, les nombreux dialogues cryptés ne produisant pas forcément de surprise ailleurs que chez le spectateur éberlué, c’est que les dialogues entraînent sur un faux-rythme parsemé de décalages. On ne compte plus les questions posées, les répétitions de phrases ou de mots, les silences inattendus et interminables. D’ailleurs, rien ne nous dit qu’une discussion entendue est déterminante pour la suite, si elle a une portée dans le récit. Régulièrement, il arrive, surtout si on laisse passer quelques jours entre deux épisodes, que le doute s’installe. A-t-on déjà croisé cette personne ? Ces noms ont-ils déjà été cités auparavant ? Avons-nous manqué quelque chose ? Tout cela provoque des étirements que la mise en scène accentue encore par le recours à une quantité inusitée de plans vides et longs. Les trajets nocturnes en voiture, les marches dans des lieux inconnus ou les simples tête-à-tête en suspension créent ainsi un malaise persistant, bien que nous sachions pertinemment que chez Lynch l’horreur surgit et provoque le sursaut assez peu fréquemment (cela arrive cependant). Le mal est répandu de manière plus diffuse, tapis au sein d’images d’une épaisseur, visuelle et sonore, sensationnelle.

Naissance, mort, retour

Sous la menace, tout est déréglé mais le monde semble tourner quand même. Le comportement apparemment proche de l’idiotie d’un Cooper devenu Dougie Jones devrait alerter mais, passée une seconde de léger étonnement, chacun l’accepte sans broncher. Après avoir subi une renaissance mémorable, le héros du FBI est plongé dans un état d’innocence totale. A priori inadapté et uniquement destiné à renvoyer le monde environnant à son propre vide, il en vient pourtant à changer celui-ci. Lynch et MacLachlan, extraordinaire, ont pris pour rendre cela une voie difficile, celle du comique lent, répétitif, en baisse de tension. Logiquement, ce choix porte magistralement ses fruits dans les scènes de bureau, propices au développement d’un comique à la Jacques Tati ou à la Jerry Lewis, basé sur l’espace et les volumes. L’opposition avec la suractivité et la sensibilité extrême de Naomi Watts produit également des étincelles. On peut craindre un temps que cette redistribution radicale des cartes nuise à l’émotion. Celle-ci perce pourtant très vite malgré les difficultés d’expression du personnage principal dont la ré-humanisation très progressive se signale par des éclairs poignants. Elle est en fait, tout d’abord, « indirecte », due à la connaissance des saisons précédentes, à l’évolution des personnages et de leurs acteurs plus vieux de vingt-cinq ans. Elle est par la suite plus fortement liée au nouveau récit, aux retrouvailles et aux séparations qu’il organise.

Dans Twin Peaks 3, Lynch ne cesse de tourner autour de la question de la séparation ultime, celle provoquée par la mort. Il filme son imminence mais aussi les victoires cinématographiques qui peuvent advenir contre elle. Cette saison est un hommage aux disparus, aux mourants, aux corps fatigués et aux cheveux blanchis. On sent à plusieurs reprises que Lynch sait qu’il place sa caméra face à certains de ses collaborateurs pour la dernière fois de leur vie. Mais là où cette suite tardive devient touchante et passionnante sur le sujet, c’est dans l’observation des différentes manières de faire face aux problèmes posés par la disparition de tel personnage ou de tel acteur. Beaucoup plus présent à l’écran dans cette saison que dans les précédentes, le cinéaste s’est entouré de ceux qui lui sont chers. Son personnage, le chef de bureau au FBI, Gordon Cole, ne cesse de demander aux autres leur concours et de s’inquiéter pour eux. Quelque chose d’attendrissant et de très humain passe dans son regard, comme dans celui d’Harry Dean Stanton, vieux gardien de camping et témoin des malheurs de gens. Pour autant, tous les âges sont représentés et jamais le spectre n’a semblé si large chez Lynch, jusqu’aux enfants, primordiaux dans ce récit. Dans les postures imposées à ses interprètes, dans la fixité de sa caméra, dans la longueur de ses séquences, dans le mystère de ses passerelles oniriques, dans sa narration en boucle, il relie des temps différents comme il relie le grand âge et l’enfance.

Dans les deux cas, il passe par l’intermédiaire de Cooper. Cooper qui nous bouleverse d’avoir vécu sous nos yeux, au final, autant de vies, d’avoir traversé autant d’espaces, et de temps, peut-être. Difficile, cependant, de parler de véritable voyage dans le temps comme le conçoit la science-fiction classique. Ici, le montage ne dispense pas de flashbacks ou flashforwards mais laisse dans l’indécision. En découle une temporalité qui n’appartient qu’au film (Lynch assure avoir tourné comme pour un long film, sans découpage préétabli d’épisodes). Le récit semble linéaire malgré ses multiples fractures mais des temps différents vivent ensemble et la contamination réciproque du rêve (éventuellement enchâssé) et de la réalité laisse filer le sens à donner. Le spectateur ne peut que se perdre et lâcher prise, incapable de prévoir la scène qui vient. À l’intérieur d’épisodes qui refusent généralement l’avancée en crescendo, la surprise est constante. Certes, à la suite de l’éclatement absolu observé dans les premiers temps de cette nouvelle saison, de plus en plus d’éléments se mettent à converger vers le lieu originel qu’est Twin Peaks et la boucle se boucle, mais évidemment nous nous retrouvons abasourdis et toujours égarés, autrement. L’envie de rembobiner se fait alors sentir, aussitôt, histoire de trouver à quel moment « ça a déraillé ». Peine perdue.

En réalisant Twin Peaks 3, David Lynch a rattrapé d’un coup dix ans d’absence sur les écrans. Ce qui impressionne le plus à la vision de cette production sidérante, c’est la constance, sur la longue durée de dix-huit heures, de l’inspiration. Pas un épisode qui ne nous surprenne, qui n’apporte pas sa substance quasi-expérimentale, qui nous déçoive. De même, les scènes d’anthologie se bousculent jusqu’à s’effacer provisoirement de notre mémoire tant elles sont nombreuses, les unes déboulant après les autres, jamais placées au même endroit au sein de la cinquantaine de minutes règlementaire. Si le fantastique arrachait presque à chaque occasion le morceau dans les deux premières saisons (en passant essentiellement par la Black Lodge), cette fois, les moments marquants sont tout autant d’horreur (les nombreux passages par le gore nous font retrouver le cinéaste de l’horreur viscérale), de comique, de larmes. Lynch ne s’est pas contenté de revenir à Twin Peaks. Il ne s’est pas non plus contenté de revenir à Twin Peaks. Il a embrassé beaucoup plus large qu’on pouvait le penser. Le long de sa propre ligne, il est remonté au moins jusqu’à Eraserhead pour donner naissance à une nouvelle folie expérimentale. Bifurquant en chemin, il a croisé Kubrick, son 2001 et son tunnel abstrait, a décidé d’en construire un fascinant équivalent. Avec Twin Peaks 3, il relit et il relie le passé, mais sans quitter le présent, celui de sa fiction (c’est bien l’Amérique d’aujourd’hui qui est racontée) et celui de son art (ses séquences de nature semblent converser avec celles, par exemple, d’un Apichatpong Weerasethakul). Lynch est de tout temps. Son offrande a un côté miraculeux. Quelques mots de Laura Palmer adressés en 1991 à Dale Cooper, « I’ll see you again in 25 years » (et la vie, tout de même, permettant la réunion des principaux intéressés), et nous en sommes là aujourd’hui.

 

Twin Peaks : The Return
Twin Peaks
Saison 3 – Série de 18 épisodes créée par Mark Frost et David Lynch
Réalisée par David Lynch

Avec Kyle MacLachlan, Sheryl Lee, Laura Dern, David Lynch, Miguel Ferrer, Chrysta Bell, Naomi Watts, Mädchen Amick, Robert Forster, Harry Dean Stanton, Dana Ashbrook, Richard Beymer, Piper Laurie, James Marshall, Peggy Lipton, Everett McGill, Harry Goaz, Kimmy Robertson, Russ Tamblyn, Grace Zabriskie, Michael Horse, Jim Belushi, Robert Knepper, Tim Roth, Jennifer Jason Leigh, Matthew Lillard, Al Strobel…

États-Unis, 2017.
Durée : 18h environ.
Première diffusion TV : Mai-septembre 2017.
Sortie du DVD : 27 mars 2018.
Format : 1.78 :1 – 16/9 – Couleurs et noir et blanc.
Langues : Anglais, français.
Coffret 7 Blu-rays / 9 DVD (édition FNAC : 8 Blu-rays / 10 DVD).
Éditeur : Universal Pictures France.

Bonus :
7 spots promotionnels réalisés par David Lynch
Documentaires : « Twin Peaks, le phénomène », « Comic-Con 2017, panel Twin Peaks », « Un rêve très agréable : une semaine à Twin Peaks » (Blu-ray), « Derrière le rideau rouge » (Blu-ray), « J’ai bu du lait périmé à Dehradun » (Blu-ray), « Impressions : un voyage dans les coulisses de Twin Peaks » (édition FNAC)
Textes et galerie photos