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Entretien avec Guillaume Brac A propos de son film « Le Repos des braves »

Lauréat l’an dernier de l’Aquitaine Film Workout pour ce premier court-métrage documentaire encore en chantier, l’auteur de Un monde sans femmes (2011) est revenu cette année au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux (FIFIB) pour présenter son film maintenant terminé. Ce documentaire en sélection au FIDMarseille en juillet dernier et diffusé sur Ciné+ cet été, capte le repos mélancolique d’un groupe de vieux cyclistes amateurs sur une plage du sud de la France après un périple dans les Alpes. Occasion de prendre des nouvelles de ce cinéaste encore trop discret et dont le second long métrage se fait attendre après le touchant et délicat Tonnerre (2014).

 

 

Guillaume Brac : Je peux te tutoyer ?

Jonathan Trullard : Oui bien sûr, on s’était écrit lorsque j’avais programmé ton film de fin d’étude, Le Funambule, au cinéma de La Ciotat. Tu étais gêné par cette projection car tu n’apprécies plus ce court, aujourd’hui apprécies-tu le film que tu présentes ici au FIFIB, Le Repos des braves ?

Oui, et sans commune mesure avec Le funambule ! Et puis c’est mon premier documentaire, je dois être indulgent avec moi-même ! (rires) Pour autant c’est un film qui ne ressemble pas tellement à ce que j’imaginais, je pensais faire un film plus linéaire, plus classique, un documentaire d’observation avec d’avantage de scènes prises sur le vif avec un récit plus chronologique. Ce que je n’ai pas réussi à obtenir et à filmer au tournage m’a amené au montage à effectuer un travail passionnant de recréation du film et je pense que c’est le montage le plus excitant que j’ai vécu car c’est la première fois que j’ai autant eu la nécessité de réinventer les choses et autant de marge pour le faire. C’est donc un film qui ne ressemble pas à ce que j’avais écrit mais qui me plait beaucoup. J’ai cependant conscience que c’est un film ténu à côté duquel on peut passer : l’émotion se construit très progressivement, le film démarre modestement et il y a quelque chose qui gonfle petit à petit. On met donc du temps à saisir le sujet profond du film et on ne s’attache pas à un personnage en particulier, on est peut-être un peu perdu de ne pas savoir qui parle à quel moment, ça peut être un frein pour certains spectateurs. Mais je suis content d’avoir pour la première fois travaillé sur un système de voix off et d’échos entre ce que l’on voit à l’image et ce que l’on entend, d’avoir travaillé sur une construction beaucoup plus éclatée, sur des associations poétiques. J’ai pris certaines libertés que je n’avais évidemment jamais pris pour mes films de fictions. Donc c’est un film que j’aime beaucoup même si je pense qu’il est assez modeste.

Tu reviens au format du court métrage après avoir réalisé un moyen et un long, pourquoi ?

C’est surtout pour avoir la possibilité de tourner un film tout de suite et plus facilement. En fait, je me suis lancé dans l’écriture et le développement d’un second long-métrage assez ambitieux en termes de production et je me suis fait en quelques sortes piéger par ce désir. Ca met du temps à se monter et le tournage a été décalé malheureusement, on devait tourner cet été. Donc là c’est un moyen de garder la main, de continuer à apprendre et à faire du cinéma, de continuer à ressentir cette excitation là. Et puis le documentaire est déjà un peu en creux dans mes films de fiction et cela m’attirait depuis plusieurs années. Et là, ce petit microcosme que j’ai rencontré m’a donné l’occasion de passer à cette forme.

Le cyclisme est déjà présent dans plusieurs de tes films. Est-ce la solitude intrinsèque à cette pratique qui t’intéresse autant ?

Justement c’est ça qui est amusant et étrange dans Le Repos des braves : je pensais que j’allais parler du groupe et en fait progressivement au tournage et puis au montage je me suis rendu compte que c’était très compliqué de faire partager des sentiments qui n’avaient de valeurs que quand on les vivait. Difficile de faire exister ces relations interpersonnelles dans un documentaire avec un temps de tournage très réduit. Et puis c’était surtout l’effort solitaire qui était beau visuellement et qui avait un peu cette valeur métaphysique de quête individuelle. Donc le film s’est resserré sur quelques individus finalement plutôt isolés. Au départ pourtant je pensais faire un portrait de groupe. Pour autant cette dimension de groupe est présente avec ce cœur de voix qui se répondent les unes aux autres et qui se chevauchent.

On retrouve dans ce film, comme dans les autres, une certaine forme de mélancolie. D’où te vient cette disposition manifeste à la tristesse ?

Je dirais que cette mélancolie est quand même équilibrée par de l’ironie, par des saillies tendres et comiques, et même une sorte de trivialité. Pour Le Repos des braves, c’est aussi lié au sujet lui-même, qui s’est défini presque plus au montage qu’au tournage. L’année précédent le tournage, j’avais fait moi-même cette traversée à vélo et je m’étais senti vivre une vraie aventure en traversant les Alpes au sein d’un groupe. Il y avait des liens très forts, des gens qui pourtant étaient très différents de moi, qui venaient de milieux très variés et de régions différentes avec beaucoup de personnes bien plus âgés que moi. Je m’étais dit qu’il faudrait faire un film qui réussisse à restituer ce que j’ai ressenti et surtout certains des personnages que j’ai entrevus dans un rapport un peu obsessionnel à l’effort et qui manifestement cachaient des failles. Moi-même si je fais du vélo c’est probablement pour combler des manques, éteindre des angoisses. J’avais envie de creuser un peu ce que ce rapport au vélo pouvait masquer ou cristalliser.

Le vélo comme remède, un peu comme la cinéphilie pour certains !

Oui ! (rires). Comme un remède à la déprime oui où à l’étouffement du couple vieillissant par exemple. Comme si partir à vélo était un appel d’air où lorsqu’on revient la vie est plus supportable. Pour certains c’était pour combler des insatisfactions professionnelles par exemple et je voyais qu’il y avait des vraies blessures, ou des complexes physiques qui étaient compensés par le vélo parce que le cycliste a priori n’a pas d’adresse physique mais une force d’abnégation et de travail qui lui permet d’y arriver. Et du coup on voit des anciens complexés ou des gens qui ont des physiques un peu atypiques devenir de très bons cyclistes. Il y avait donc quelque chose d’un peu fort humainement et quand même de mélancolique à la base.

N’est-ce pas ta propre mélancolie que tu enregistres en fin de compte dans tes films ?

Celle d’une certaine période de ma vie oui car il y a de moi dans les personnages joués par Vincent Macaigne dans Un monde sans femmes, Un naufragé ou Tonnerre par exemple. Et justement ce qui était intéressant là, c’était de continuer à parler de moi à travers des portraits documentaires. En tout cas dans ceux que j’ai gardés au montage. Il y avait a chaque fois quelque chose qui me touchait et une légère identification à ces cyclistes, que ce soit avec le professeur de chimie un peu psychorigide et sérieux, avec le chauffeur routier qui a sans cesse besoin de prendre la route, ou avec Francis qui a un rapport assez enfantin au vélo. Et c’est ça qui est assez beau, c’est qu’en filmant des gens a priori très différents, socialement et culturellement, on arrive finalement à trouver une communauté de sentiments et d’émotions. C’est en fait se reconnaitre dans l’autre même quand l’autre est a priori très différent de soi.

Ta cinéphilie t’a t-elle également permis de combler certains manques ?

Oui bien sûr ! Évidemment des manques sentimentaux ou affectifs, une certaine solitude. Et puis lorsque j’étais à HEC, j’avais l’impression de ne pas être à ma place, ce que je faisais ne m’enrichissait pas du tout et du coup j’allais tout le temps au cinéma, de manière compulsive. Aujourd’hui j’y vais plus par amour et par curiosité, et heureusement ! Mais au cinéma je réfléchis beaucoup, au delà même du film, il y a donc toujours ce temps là coupé du monde.

C’est d’ailleurs à HEC que tu t’es inscrit au concours de La Fémis, sans le dire à tes parents. As-tu la sensation de t’être tourné vers le cinéma par nécessité d’émancipation, contre une voie toute tracée ?

Ça a probablement joué un peu. Le besoin de m’engager dans un univers totalement vierge, où je ne devrais rien à personne, où je pourrais me forger ma propre famille. Mais l’honnêteté m’oblige aussi à dire que ma mère, qui est professeur de français, m’a transmis le goût de la lecture et par ricochet celui de l’écriture. Par ailleurs, mes parents m’ont beaucoup emmené au cinéma quand j’étais petit et m’ont soutenu lorsque j’ai décidé de faire la Fémis à 24 ans, et je leur en suis reconnaissant. Mais pour l’essentiel, je me suis forgé ma cinéphilie moi-même, via la télévision et les vidéo-clubs d’abord, puis les cinémas d’art et d’essai quand je suis arrivé à Paris à la fin de l’adolescence. C’est là que ma passion s’est précisée et est progressivement devenue une évidence.

Tu fais par ton cinéma le portrait de personnages, souvent des trentenaires, qui ont du mal a embrasser la vie. Tu as l’impression que c’est particulièrement caractéristique de notre époque ?

Disons que ce qui m’intéresse avant tout c’est les parenthèses, les fuites ou les vacances par exemple. Des personnages hors de leur « écosystème » habituel. C’est encore le cas dans Le Repos des braves. C’est le point commun de mes films et même de ceux que je prépare. Des moments que l’on vit plus intensément parce que l’on est arraché a ses habitudes, a son microcosme, et que l’on est plongé dans un autre lieu. Je suis intéressé par ce que ça provoque comme possibilité de ressentir plus intensément les choses.

Pour cela, est-il toujours prévu que ton prochain film se tourne en été ?

Oui, mes deux prochains films d’ailleurs! Et l’été dernier j’ai tourné aussi quelque chose ! Qui sera peut être une curiosité qui échouera sur internet ou en bonus dvd ou ne sera peut être jamais vu. J’ai tourné 3 courts-métrages avec des comédiens du Conservatoire d’art dramatique de Paris, un atelier de 3 semaines que j’ai transformé en 3 films faits avec un budget minuscule.

Tu as l’habitude des festivals de cinéma comme ici à Bordeaux, ce sont des parenthèses aussi pour certains. Godard dit des festivals qu’ils s’apparentent à des congrès de dentistes, tu as cette même impression ?

J’aime beaucoup aller dans les festivals de temps à autre, voir des films rares, des courts-métrages, rencontrer d’autres réalisateurs, des jeunes cinéphiles, parfois aussi participer à un jury. Mais il faut que ça reste un peu exceptionnel sinon, au bout d’un moment, on retrouve toujours les mêmes gens, les mêmes rapports, ça devient vite très répétitif, stérile, comme un espèce d’entre-soi où règne l’autosatisfaction.

Tu préfères accompagner tes films dans les réseaux cinéphiles et les petites villes de province par exemple ?

Je préfère oui ! Peut-être parce que je suis plus curieux de rencontrer des spectateurs « normaux ». J’aime les débats post-séances avec ces publics là.

Tu veux dire qu’un festival de cinéma est rarement populaire ?

Oui, j’ai un peu l’impression que dans certains festivals tu montres surtout ton film aux invités du festival et aux autres réalisateurs présents. Après il y a des festivals avec une dimension populaire plus forte. J’ai beaucoup ressenti cet entre-soi dans des festivals étrangers, j’ai senti que c’était une petite bulle déconnectée de la réalité du pays où l’on se trouvait, qu’on ne montrait le film qu’à une élite. J’ai un lien affectif avec le FIFIB, j’y ai présenté Tonnerre pour la première fois en France, mais je n’aime pas accompagner mes films trop longtemps en festivals, ça me lasse vite, j’ai l’impression de toujours ressasser le passé.

Le FIFIB célèbre l’indépendance au cinéma, toi qui prépare ton second long-métrage avec un budget bien plus important que le premier, penses tu qu’il est possible de rester « indépendant » lorsque les finances gonflent ?

C’est évidement compliqué mais c’est amusant parce qu’au même moment je me suis retrouvé à tourner ce documentaire avec un budget d’environ 30 000€ et à préparer un long-métrage à plus de 3 millions d’euros. Évidemment sur ce long-métrage je vois ce que cela implique et pour autant je n’ai fait aucune concession pour le moment et j’ai l’impression d’être dans une totale intégrité par rapport à mon désir de film. J’ai l’impression que tous les films que j’ai faits venaient d’une sorte de nécessité intime, d’un désir profond, et c’est une immense chance car je vois que parfois les choses peuvent être plus compliquées.

Quel serait le plus grave signe d’une perte d’indépendance pour toi ? Travailler avec un acteur que l’on t’aurait plus ou moins imposé par exemple ?

Je pense qu’un auteur peut éventuellement se laisser influencer par le système même de production, par une sorte de pragmatisme : « Je ne peux pas faire le film sans une vedette donc quelle vedette me plairait ? ». Mais je ne crois pas que dans le cinéma d’auteur on puisse vraiment imposer un acteur à un cinéaste. Virginie Efira par exemple dans le film de Justine Triet.. Je connais bien Justine et je sais qu’elle avait envie d’un film susceptible de toucher un public beaucoup plus vaste, qu’elle avait envie de passer un cap, et donc elle savait qu’il lui fallait une star mais à la fois elle avait un désir très fort et sincère de filmer cette actrice. D’un autre côté, si cette même actrice n’avait pas été connue, elle ne serait certainement pas allé vers elle. En ce qui me concerne j’ai écrit mon prochain film pour Vincent Lacoste car on s’est rencontré il y a deux ans et j’ai eu une sorte de coup de foudre, comme une sorte de reconnaissance narcissique très forte parce que j’avais l’impression de me voir il y a quinze ou vingt ans. C’était très troublant, j’avais l’impression de voir un alter-ego en jeune homme. Mais à la fois je savais aussi ce qu’il représentait, ça m’excitait car je savais ce que ça ouvrait comme possible au film d’avoir un acteur comme lui plutôt qu’un acteur totalement inconnu. Donc les choses sont très mêlées mais je ne vois pas ça comme une compromission pour le coup parce que il y a un désir très sincère et on reste dans une forme d’indépendance.

Vincent Lacoste incarne souvent des personnages qui sont sur le même registre que ceux de Vincent Macaigne : des maladroits, presque losers, notamment vis à vis des filles.

Mais si je travaille avec lui c’est aussi pour le faire bouger. Vincent Lacoste je pense peut jouer quelque chose de très différent. Apres c’est vrai qu’il y a quand même cette tendance des réalisateurs à prendre un acteur pour ce qu’il est. Moi j’ai justement plutôt l’obsession contraire, comme s’il s’agissait d’un combat et aussi un orgueil de ne pas récupérer un acteur dans un emploi. Pour Vincent Macaigne, cet emploi qui a été repris ensuite pour lui, on l’avait un peu inventé ensemble sur Un monde sans femmes.

Emmanuel Mouret, que tu connais bien pour avoir été son assistant, dit que dans la vie on passe son temps a vouloir « y arriver », jusqu’au moment où l’on comprend que l’on y « arrive » jamais. En ce qui te concerne, as-tu la sensation aujourd’hui d’être « arrivé » à ce que tu voulais faire ?

Si on m’avait dis il y a dix ans que j’allais pouvoir faire Un monde sans femmes, Tonnerre, et mes autres films, ça m’aurait paru complètement fou. En cela je pense avoir largement dépassé ce que j’espérais et ce que je pensais être capable de faire. Mais pour autant maintenant j’ai l’impression que si j’en restais là, ce serait un énorme échec.

Pourtant financièrement tu peux sans doutes produire un film plus facilement qu’avant, tu as reçu notamment un bon accueil critique jusque là.

Oui mais ce n’est pas si simple, là par exemple on a des difficultés à monter le budget du prochain film et il faut que je réécrive des choses. Mais à la limite l’obstacle est plus interne je crois. C’est plutôt moi qui ai encore des blocages, je n’écris pas forcément très facilement. Ce sont des processus très accidentés, très longs, et je n’ai pas non plus une infinité d’histoires dans mes tiroirs.

Tu as peur du jour où tu n’auras plus d’idées, plus d’histoires à raconter ? 

Je ne sais pas si c’est un problème d’idées, des fois je me dis que c’est plus la nécessité, le désir, l’envie. A la fois j’ai l’impression d’avoir accompli des choses que je n’aurais jamais pensé accomplir et à la fois effectivement cette impression que je ne suis pas « arrivé » parce que je serais extrêmement malheureux si je ne pouvais pas faire le film que je suis en train de préparer et d’autres films ensuite. J’ai en fait l’impression que c’est très peu de choses ce que j’ai fait jusque là, c’est à la fois énorme par rapport à ce que j’espérais mais ça reste très peu de choses. En plus, ce qui est très cruel je trouve dans l’histoire du cinéma c’est que j’ai l’impression que l’on retient des œuvres de cinéastes mais les réalisateurs qui n’ont fait qu’un ou deux beaux films tombent souvent dans l’oubli.

Tu as l’impression qu’il faut donc occuper l’espace pour ne pas être oublié ?

Cet entretien devient très psychanalytique (rires), je m’attendais pas à ça ! Ce qui est certain, c’est que le temps passe très vite entre deux films et pour peu que l’écriture et le financement soient un peu plus compliqués que prévu, il s’écoule vite trois ou quatre années, autant dire une éternité sans tourner ! C’est aussi pour cela que je suis heureux d’avoir fait Le Repos des braves ou ce projet avec les étudiants du Conservatoire. Actuellement, je développe un autre documentaire et mon rêve serait de réussir à tourner un documentaire entre chaque long-métrage.

Est-ce que tes parents sont en tout cas rassurés aujourd’hui ?

Là ils commencent un peu à s’inquiéter, ils aimeraient bien que je fasse un autre film.

Ils n’en sont pas à te dire que tu aurais mieux fait de continuer dans le commerce quand même ?

Non, mais c’est juste que ma mère était tellement fière ces dernières années, elle est prof et ses collègues et élèves ont vu mes films et donc elle était super contente, elle pouvait un peu frimer ! (rires). Et donc maintenant ses collègues lui demandent quand est-ce que je refais un film et elle ne sait pas quoi leur dire !

Faut leur dire que « Le repos des braves » vient de passer à la télé !

C’est ça!

Propos recueillis par Jonathan Trullard au FIFIB 2016
Photo de Fabien Breuil
Merci à Catherine Giraud.