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Annecy 2018 : 3 questions à… Nara Normande, réalisatrice Focus sur "Guaxama"

Annecy 2018 : 3 questions à… Nara Normande, réalisatrice

 

A l’occasion de sa 42e édition, qui vient de se dérouler du 11 au 16 juin dernier, le Festival d’Annecy avait choisi de mettre à l’honneur le Brésil, rendant ainsi hommage à une cinématographie qui n’a cessé de surprendre les festivaliers annéciens ces dernières années et a signé le renouveau du cinéma d’animation d’un pays, où le climat politique récent n’est pas sans raviver le souvenir des heures sombres de la dictature militaire, qui y a sévi de 1964 à 1985.
Concocté par l’équipe du festival Anima Mundi (Rio de Janeiro), le focus se concentrait principalement sur la production des décennies 2000-2010 et sur la forme courte, de la série TV aux films publicitaires, sans oublier, bien évidemment, le court métrage. Un long métrage documentaire (présenté une première fois à Annecy en 2014, en “Sélection Officielle longs métrages hors compétition”), Lumière, animation, action, d’Eduardo Calvet, passionnante plongée au cœur de l’animation brésilienne, des origines à nos jours, complétait la programmation.
En sections compétitives, la présence du Brésil n’était pas en reste. D’une part, avec le long métrage Tito et les oiseaux, nouvelle production paulista, portée par un trio de réalisateurs – Gustavo Steinberg, Gabriel Bitar et André Catoto – et s’attachant, dans un récit d’anticipation à destination du jeune public, à suivre les pas d’un garçon de dix ans, bien décidé à combattre l’épidémie de peur et de soumission, qu’un régime à forte tentation totalitaire (tiens, tiens !) laisse se propager à son avantage. D’autre part, côté courts métrages, avec le délicat et inventif Guaxuma, coproduction franco-brésilienne (Les Valseurs, à Paris, et Vilarejo Filmes, à Recife), réalisée par Nara Normande, une cinéaste tant soucieuse d’indépendance créatrice et d’exploration intime, que nous avons eu le vif désir de la rencontrer. Entretien, avec Francis Gavelle.

 

Synopsis de Guaxuma (Sélection Officielle, Courts métrages en compétition)

 

Avec Tayra, on a grandi près d’une plage au nord-est du Brésil. Nous étions inséparables. Le souffle de la mer me rappelle des souvenirs heureux.

 

Voir le film et le making of :

 

 

Entretien

 

Avant d’être le titre de votre troisième court métrage, Guaxuma est le nom d’une plage au nord-est du pays. Pourriez-vous nous décrire cet endroit du Brésil, puis nous raconter la manière dont ce lieu s’inscrit dans votre histoire familiale et dans cette évocation sensible d’une amitié d’enfance, qui laisse des traces aussi heureuses que douloureuses ?
Guaxuma est le nom de la plage au nord-est du Brésil où j’ai vécu mon enfance. À l’époque c’était un  vrai paradis perdu, une plage de pêcheurs avec très peu d’habitants. Cette enfance libre où j’avais un contact fort avec la nature m’a beaucoup marquée. Mon précédent film, un live-action qui s’appelle Sem Coração (Quinzaine des réalisateurs, 2014) a aussi été inspiré par cet endroit. Mais dans Guaxuma, je raconte une histoire encore plus personnelle ; la voix off à la première personne parle de mon histoire là-bas, et surtout de l’amitié avec Tayra, ma meilleure amie qui a vécu toute cette liberté avec moi. Je suis ensuite partie habiter loin de la plage et quand j’y retournais, j’avais toujours ce sentiment de  mélancolie,  je m’éloignais de mes amis,  je voyais les choses se modifier peu à peu.  Mais le vrai sentiment de “il faut faire ce film” est venu quand Tayra est décédée d’un accident de moto à l’âge de 24 ans. Tous mes souvenirs sont revenus d’un coup et j’ai eu besoin de montrer cette amitié au monde.

 

Le principal matériau utilisé dans votre film est le sable, que vous déclinez de différentes façons : animation directe sous caméra, marionnettes faites de sable, et bien sûr images en prise de vues réelles de la plage de Guaxuma qui viennent servir de décor à certaines scènes. Comment avez- vous articulé les diverses techniques par rapport à la narration, et quelle dimension symbolique le sable vient-il apporter à votre récit ?
Guaxuma est un film sur les souvenirs et les différentes manières dont ils arrivent : de quelques-uns on se rappelle vraiment, ils sont plus clairs ; d’autres sont des flashs plus abstraits ou même des images qui se créent à partir d’histoires qu’on a beaucoup écoutées. Pour quelques réalisatrices et réalisateurs, une façon de montrer cette particularité du fonctionnement de la mémoire, c’est de le faire à travers une structure narrative non linéaire ; mais dans Guaxuma je voulais en parler en utilisant des techniques différentes. Le sable est donc venu très naturellement à moi car l’histoire se passe sur une plage et  que je parle du passage du temps, de transformations… Le sable qui change de forme et vole avec le vent,  c’est très métaphorique.
Pour les techniques que j’ai choisies, disons que le sable 2D sur verre donne un résultat très détaillé et délicat, et normalement je l’utilise pour parler des souvenirs plus doux. Le sable mouillé, je l’utilise surtout pour faire des transitions de temps, de changement de lieux. Enfin, les marionnettes et le live-action, je les utilise dans les séquences plus fortes du film, dans celles où j’avais besoin de montrer le vrai lieu de mon enfance. Je pense d’ailleurs que ça  aide à augmenter l’émotion. Mais tout ça, ce n’est pas une règle et quelquefois je mélangeais les techniques dans certaines parties du film, seulement parce que j’avais le sentiment que ça pourrait marcher ou parce que j’en avais envie.

 

Depuis quelques années, le Festival d’Annecy est marqué par un retour en force et en grâce du cinéma d’animation brésilien : “Cristal” du long métrage, en 2013, pour Rio 2096, de Luiz Bolognesi et, en 2014, pour Le Garçon et le Monde, d’Alê Abreu ; sans oublier, en 2015, côté courts métrages, le “Prix Jean-Luc Xiberras de la première œuvre” pour Guida, de Rosana Urbes, et cette année, outre votre film en compétition “courts métrages” et Tito et les oiseaux, en compétition “longs métrages”, un hommage en six programmes à l’animation brésilienne. De fait, quel regard portez-vous sur ce que l’on considère, ici en France, comme un renouveau ? Comment vous y inscrivez-vous ? Et, enfin, pourquoi, cependant, avoir fait le choix pour Guaxuma d’une coproduction avec la France ?
Je pense qu’au Brésil on a une créativité très fortement basée sur la pulsation, l’impulsion ; on n’a pas de tradition d’écoles d’animation, on a très peu d’écoles de cinéma et, en général, réalisatrices et réalisateurs sont autodidactes. Je pense que ça implique des choses négatives, mais au même temps ça permet une énorme liberté de création et d’innovation. Je sais que le film Le Garçon et le Monde avait très peu de budget, mais ils sont allés jusqu’au bout grâce à l’effort et au dévouement  d’une équipe très petite. Moi, je pense que je m’identifie à ce même choix qu’Alê Abreu ou Rosana Urbes : celui d’un cinéma plus auteur et passionné. Ça fait dix ans que je travaille dans le cinéma, mais j’ai conscience que c’est seulement maintenant que je commence à trouver mon chemin comme réalisatrice. Je veux faire mes films de la meilleure manière possible et prendre le temps qui est nécessaire. C’est super important de remarquer aussi que, depuis 2002, notre ex-président Lula a créé énormément d’aides publiques pour le cinéma, et que quelques fonds régionaux ont également été créés, comme Funcultura au Pernambouc en 2008. C’était essentiel pour développer le cinéma et le cinéma d’animation au Brésil. Malheureusement, on commence à perdre ces conquêtes, à cause du coup d’état dont on a souffert il y a deux ans. On ne sait pas quel sera l’avenir du cinéma brésilien et on a très peur.
Pour Guaxuma, en fait, j’avais gagné l’aide régionale de l’Etat du Pernambouc, mais au Brésil, pour le court métrage, on a un budget limité et fabriquer l’animation, c’est en général assez cher. Sur le film, chaque animatrice, chaque animateur, faisait entre quatre et huit images par jour ; mais je n’avais pas le budget suffisant pour faire le film et je ne trouvais pas, ici au Brésil, d’animateurs en sable 2D. C’est pour ça que je suis allée en France et que, heureusement, j’y ai trouvé “Les Valseurs”. Sans cette coproduction, je n’aurais jamais fini le film, comme je le voulais ; ou même ne l’aurais jamais fini.