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Entretien avec Marcelo Caetano "La nouvelle génération s'est débarrassée des hontes sociales et sexuelles."

Corpo elétrico est votre premier long métrage. Quelle en a été la genèse ?

Depuis mes débuts, j’ai toujours filmé la classe ouvrière brésilienne. Plus particulièrement la classe ouvrière LGBT, à Sao Paulo, où je vis actuellement. Je voulais donc continuer ce travail et développer un regard presque ethnographique. Avec Corpo Elétrico, je voulais redéfinir la proximité entre les comédiens et les personnages. Je souhaitais en effacer les frontières. Je me suis également beaucoup inspiré du poème I Sing the Body Electric de Walt Whitman. C’est un auteur américain qui a longtemps écrit sur les marginaux de la société. Il a observé et célébré des corps de tout âge, de toute couleur et de toute orientation sexuelle. Et il en a fait ressortir une beauté et une potentialité sensuelle. Il a un regard généreux et affectueux, sans jugement ni stéréotypes. Dépourvu de tout chagrin social. Son travail m’avait enchanté et j’ai donc décidé d’adopter cette approche pour la narration du film.

Votre personnage principal semble un peu perdu au début du film… Professionnellement il n’est pas totalement épanoui, mais il trouve du réconfort dans ses rencontres nocturnes, auprès de ses amis et amants. D’une certaine manière, il s’agit d’un film sur la solitude.

Oui, c’est un film sur la solitude. Elias invente des stratégies pour ne pas être seul. C’est un personnage qui a migré d’une ville pauvre du Nord-Est du Brésil. Il est arrivé à Sao Paulo, une ville industrielle de 25 millions d’habitants qui jouit d’une grande mixité sociale, culturelle et sexuelle mais où il y a également plus d’emplois. Et dans son cas, son orientation sexuelle a beaucoup influé sur son désir de migration. Il arrive donc sans famille et sans amis et il travaille beaucoup pour pouvoir vivre dans une ville aux conditions de vie plus élevées. N’ayant que peu de temps et d’opportunités, le personnage éprouve le besoin de multiplier de nouvelles relations et se construit une nouvelle famille avec ses collègues d’usine. C’est une famille improbable puis qu’elle réunit des personnes de tout horizon : laïques, évangélistes, immigrés, homosexuels, hétérosexuels….C’est un mélange très caractéristique du Brésil. Tout comme Elias, Wellington a trouvé une famille d’adoption : la troupe des drag queens. Je voulais filmer ces regroupements improbables qui amènent une nouvelle occupation de l’espace public. Le collectif finit par naître grâce à ces personnes seules. Et des personnes seules, il y en a énormément dans la ville de Sao Paulo…

Dans le film, il est question d’affection et, parfois, de romantisme. Mais vous dressez également une évocation de l’amitié. On pense notamment à la relation qui unit Elias et le groupe de drag-queens qu’il rencontre dans la seconde partie du film. Bien que très marqué esthétiquement, votre thème est universel…

Oui, exactement. Mais l’amour romantique est quelque chose de finalement très codifié. Dans Corpo Elétrico, je voulais montrer d’autres formes d’affection. Beaucoup de films LGBT s’articulent autour du couple, qu’ils envisagent comme un élément salvateur contre la solitude et l’isolement. Personnellement, cette approche me dérange. Il y a comme une hégémonie d’une forme d’amour. En tant qu’expériences humaines, les autres formes d’amour ont pourtant beaucoup de choses à apporter. Le film amène d’autres perspectives et invite ses personnages à réinventer leur désir d’amour et d’affection. Elias est quelqu’un d’ouvert, sans jugement… Il ne veut pas se plier aux attentes d’une société où le romantisme n’a qu’une forme et qu’une finalité. C’est pour cela qu’avec les scénaristes (Gabriel Domingues et Hilton Lacerda, NDLR), nous avons refusé de traiter de la jalousie. Cet aspect nous aurait empêchés de sortir des sentiers battus. Nous voulions aborder des relations plus simples et sans névroses, comme celles qui unissent Elias et Wellington.

Vous avez travaillé avec Kleber Mendonça Filho sur Aquarius. Tout comme lui, vous vous efforcez de filmer un autre Brésil, une autre société. Votre film se base sur un ressenti, une humeur, et ne donne pas lieu à un film purement engagé.

Il y a une division très marquée dans le cinéma brésilien. Les manifestations de 2013 y sont pour beaucoup, je pense. À ce moment précis, la jeunesse brésilienne, de gauche principalement, a exigé la reconnaissance de nouvelles questions politiques et sociales telles que la mobilité urbaine, le droit au plaisir, le droit d’exister librement dans l’espace public. Bien sûr, ces questions concernaient également des thématiques ethniques, culturelles et sexuelles… Notre juin 2013 a été en quelque sorte votre mai 68. Dans mon cinéma, je m’attache davantage à cette tension entre le Brésil conservateur et cette société progressiste. Je pense que le cinéma brésilien demeure politique et engagé, mais les engagements ont évolué. Le cinéma brésilien traditionnel s’est longtemps penché sur les luttes de classes, mais il avait une vision finalement très conservatrice de la sexualité. Avec Corpo Elétrico, je voulais faire intervenir l’homosexualité dans l’espace public, et non plus le cantonner à l’espace privé. Il faut reconnaître également qu’il existe une géopolitique bien précise du cinéma brésilien. Le misérabilisme a toujours attiré le public étranger. Naturellement, des films comme La Cité de Dieu ont été grandement remarqués… Aujourd’hui des réalisateurs comme Kleber Mendonça Filho cherchent à créer un nouvel espace de création et de narration pour le cinéma brésilien. Nous ne voulons plus forcément filmer des gens faibles et susciter la compassion et la culpabilité des spectateurs. Les personnes fortes et libres ont également leur place devant la caméra…

Les scènes où Elias discute avec ses amants dans le lit sont des moments à part entière, où le temps semble suspendu. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces points névralgiques de votre récit ?

J’ai conçu le film comme un film de boudoir. Dans le parcours d’Elias, les nouvelles rencontres s’envisagent comme des moments de confidences et de tendresse. Et à chacun de ces instants, le spectateur apprend quelque chose de nouveau sur le jeune homme… Je me suis beaucoup inspiré de la figure de Shéhérazade et de la structure du “récit cadre” des Mille et Une Nuits. On rencontre Elias dans le cadre de l’usine mais on le découvre réellement au crépuscule, et à l’aube de chaque journée. Par exemple, lorsque je filme l’échange entre Elias et le vigile du centre commercial, j’élude de nombreux moments. Ce n’est que lorsque Elias se trouve dans le lit de son ancien petit ami que nous apprenons qu’il a couché avec ce vigile. Chaque échange constitue une nouvelle porte d’entrée, une nouvelle perspective dans le récit. Durant les récits d’Elias, le spectateur voyage avec lui et se met aussi à fabuler sur ces ellipses. La parole est très importante dans le film. Elle a pour moi une dimension très érotique. De même, je ne voulais pas construire les scènes de sexe comme le climax de mon récit. J’ai préféré filmer l’avant et l’après de ces moments d’étreintes.

Dans le film, nombre de vos personnages sont jeunes, beaux, libres, épicuriens, attentionnés… Est-ce l’image de la nouvelle génération au Brésil ?

Au Brésil, la nouvelle génération s’est débarrassée des hontes sociales et sexuelles. Depuis les mouvements protestataires de 2013, les mœurs de la société ont évolué. En 2013, le pays a également officialisé le mariage pour tous et a aussi établi des normes juridiques visant à protéger et reconnaître les transsexuels. Toutes ces garanties, ces nouvelles lois, ont d’une certaine façon redonné confiance à cette génération, même si toutes les tensions ne se sont pas apaisées. Ma génération est différente (Marcelo Caetano a 35 ans, NDLR) : les gens continuent de se cacher et se réfugient dans des ghettos et des espaces plus privés. Aujourd’hui, l’occupation de l’espace public par la jeunesse a évolué. Hétérosexuels, homosexuels, trans… tout le monde se mélange et pratique les mêmes activités.

Vous adoptez une esthétique bien marquée, presque dichotomique : les soirées et les journées à l’usine adoptent des codes et des motifs bien distincts. Est-ce une manière pour vous d’exprimer le refus d’Elias à la conformité ?

Il y a beaucoup de différences entre les scènes de jour et de nuit. Au début du film, je voulais instaurer un cadre et une ambiance sonore bien précis. Dans l’usine, seuls le bruit des machines et les murmures des ouvriers se font entendre. De même, les couleurs sont ternes et très effacées. Avec ma directrice artistique et ma directrice de la photographie, Andrea Capella, nous avons imaginé plusieurs procédés pour bousculer cette rigidité et représenter l’évolution d’Elias. Progressivement, les tissus que nous filmons dans la fabrique gagnent en couleur et subtilement, l’usine gagne également en motifs. De même pour l’ambiance sonore : la seconde partie du film s’attarde davantage sur les goûters, les repas et les fêtes organisés par les ouvriers de l’usine. En ce qui concerne la vie nocturne, il était évident pour moi qu’elle devait trancher avec l’environnement organisé et contraignant de la journée. Pour moi, la nuit est plus féminine, plus libre. Il y a une distorsion des couleurs, des lignes et même des mouvements. Il y a une promiscuité unique entre ces éléments. Le jour, les espaces publics et de travail semblent bien plus misogynes, plus oppressants. La patronne d’Elias est filmée, par exemple, comme un personnage à la poigne de fer et à la féminité confinée, voire très codée…

Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet ?

Je travaille sur un nouveau long métrage intitulé Baby. Le film suivra un jeune Brésilien de 16 ans qui décide de fuir son foyer pour vivre dans la rue. Je peaufine l’écriture du film et continue de faire des recherches car c’est un projet plus complexe. Mais le tournage débutera normalement l’année prochaine.

 


photo © Karime Xavier / Folhapress