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Entretien avec Amat Escalante pour son film « La Région sauvage » Sortie DVD du film "La Région sauvage"

Cédric Lépine : Dans La Région sauvage ta direction d’acteurs se distingue de tes précédents films.

Amat Escalante : C’est mon quatrième film et j’ai travaillé avec les acteurs d’une nouvelle manière. J’ai toujours travaillé avec des personnages principaux interprétés par des personnes non professionnelles qui n’ont pas pour vocation à jouer. Cette fois-ci, la grande majorité des acteurs du film jouent aussi pour la première fois mais avec un véritable intérêt pour interpréter leur personnage. J’ai beaucoup travaillé avec eux en amont du film, ce qui m’a permis d’être plus libre pour d’autres aspects du film au moment du tournage. Au fil des films, j’ai pris davantage conscience du lien que je pouvais avoir avec le public autour du choc que peuvent produire sur lui des images proches du documentaire. Par exemple, dans Bastardos, les personnages principaux sont authentiques : ils avaient traversé la frontière pour se rendre aux États-Unis. Ainsi, leur histoire personnelle passée épousait celle des personnages : je n’avais donc pas à leur donner le scénario pour leur expliquer le personnage qu’ils devaient jouer. Jusqu’ici, j’ai toujours aimé ce mélange entre fiction et documentaire. Mais avec La Région sauvage, je me suis éloigné de cette perspective.
Lorsque je recherche les acteurs du film, ce qui me prend plusieurs mois, cela fait partie intégrante de la création du film. Généralement, lorsque j’écris le scénario, ce que seront mes personnages reste toujours incertain pour moi. C’est vraiment à l’étape du casting que je rencontre réellement mes personnages parce que les futurs acteurs me surprennent et que leur visage m’inspire un personnage. Ceci revient ainsi à écrire des personnages à partir de visages réels. Le casting est pour cette raison également difficile, car je ne suis pas en mesure d’expliquer exactement ce que je cherche.

C. L. : Comment s’est passée l’écriture du scénario où tu as collaboré pour la première fois avec Gibrán Portela, coscénariste de Rêves d’or de Diego Quemada-Díez et Güeros d’Alonso Ruizpalacios ?

A. E. : Mon premier film, Sangre, je l’ai écrit seul, le deuxième, Los Bastardos, avec mon frère Martín Escalante, le troisième avec Gabriel Reyes et à présent La Région sauvage avec Gibrán Portela. L’écriture commence à partir d’une image que j’ai. Normalement, j’écris une première version du scénario et ensuite quelqu’un m’aide pour le développer plus rapidement. Le sujet de mes deux premiers films, je les avais depuis très longtemps alors que pour les deux suivants, les idées me sont venues un film après l’autre. C’est à la fois mon propre rapport à la vie et à certaines lectures qui m’inspire. Tout commence à partir d’une image forte. Pour La Région sauvage, c’est la lecture d’un fait divers sanglant qui a été le déclencheur et qui m’a poussé à découvrir l’histoire de la personne sauvagement assassinée.

C. L. : Comment le fantastique et le cinéma d’horreur sont entrés dans ton nouveau film ?

A. E. : Je pense qu’à un moment donné, la réalité même cesse de donner toutes les réponses. La cohérence quant au sentiment que me laisse le monde, il me faut alors la chercher en dehors de la réalité. Le cinéma donne la liberté d’appréhender la réalité à partir de nouveaux points de vue qui rendent celle-ci plus claire. Dans les derniers scènes de Sangre, le personnage vit un petit miracle personnel qui traduit aussi le fait que chacun de nous à un moment donné vit des situations qu’il ne saurait expliquer à une autre personne : le plus important pour la personne concernée est d ‘avoir vécu ce moment fantastique qu’il gardera toujours pour lui. Dans La Région sauvage, entrent davantage d’éléments de la science-fiction et du cinéma d’horreur mélangés avec la réalité de la dynamique d’une famille. Pour moi, ajouter un élément horrifique qui a sa propre signification permet d’aller beaucoup plus loin que ce que pourrait simplement raconter un point de vue réaliste. C’est ainsi que le monstre est apparu à un moment donné dans le scénario. Au début de l’écriture, elle était complètement absente. Et puis je me suis rendu compte que je n’étais pas du tout enthousiaste à traiter la vie réelle en tant que telle. J’ai toujours été intéressé par tous types de cinéma de genre, notamment le cinéma d’horreur, Dario Argento, David Cronenberg. Pour moi, ce nouveau film est donc apparu de manière très naturelle alors qu’il a surpris beaucoup de personnes.

C. L. : Dans vos films, la sexualité est étroitement liée à la violence, comme issue de la frustration de vos personnages.

A. E. : Lorsque quelqu’un ne se sent pas libre, cela peut générer en lui beaucoup de violence. Ainsi, un homme qui en désire un autre alors que ce sentiment est mal vu par la famille, l’Église, finira par se marier avec une femme qu’il va très mal traiter ainsi que ses enfants : c’est ce dont il s’agit dans mon film. La violence est ainsi la conséquence de la répression morale et religieuse. Le thème de la violence fait l’actualité du Mexique, en dehors des crimes des narcotrafiquants, où de nombreuses femmes sont assassinées dans plusieurs parties du Mexique. Comme l’exercice de la loi ne fonctionne pas, une hystérie se développe autour de ces meurtres, créant, selon moi, une sorte de monstre. Ainsi le monstre apporte à la fois du plaisir tout en étant très dangereux. Je ne me sens pas très original dans le traitement de la violence et de la sexualité qui constituent des instincts basiques. Pourquoi une personne en est conduite à développer une grande violence pour une autre ? Cela reste un mystère qui m’interroge beaucoup, c’est pourquoi la violence reste présente dans mes films. Violence et sexualité sont également étroitement liés dans mes films parce que c’est aussi la réalité que je trouve dans le Mexique actuel.

C. L. : Tes films traitent également d’une représentation fracturée de la famille dans un milieu chaotique, notamment le Mexique où l’on ne peut plus éprouver la moindre confiance dans le gouvernement et où la famille reste l’ultime refuge.

A. E. : Nous sommes tous reliés à la famille, qu’il s’agisse de celle à laquelle on appartient ou de celle que l’on va faire naître. Au Mexique, peut-être plus encore que dans d’autres pays, la famille est un pilier essentiel de la société où les individus prennent soin les uns des autres. Dans tous mes films, la famille se détruit. Il y est question de se donner une nouvelle chance pour se retrouver et s’aimer à nouveau, comme dans Heli, Dans La Région sauvage, les membres de cette famille ne devraient pas composer une famille, mais malgré eux ils en forment une. Leur préoccupation consiste alors à envisager de retrouver un sentiment de complétude. Ma famille n’est par représentative de ce que l’on rencontre au Mexique : très jeune, j’ai commencé à vivre seul et à me dédier au cinéma dès 15 ans. Ceci d’un certaine manière m’a permis d’être plus indépendant mais je vois que je ne fais pas partie de la représentation « normale » de la famille au Mexique qui se maintient généralement unie. J’aime beaucoup voir et absorber ce qui se passe autour de moi et mes films sont remplis de petits détails que j’ai pu observer. Pour Heli, c’était un projet conscient pour moi de raconter l’histoire d’une famille détruite qui tente de se reconstruire. De même, ce sujet est très important dans Los Bastardos où l’on voit les personnages regrettant de ne pas être auprès de leur famille. On les considère alors justement comme des « bastardos » puisqu’ils ne peuvent être avec leur mère et en recherche une nouvelle aux États-Unis. Dans Sangre, une fille vient interrompre le nouveau couple formé pas son père et cela génère beaucoup de tension.

L’histoire de La Région sauvage provient d’une situation très locale et je pense que le public à travers le monde pourra aussi s’identifier à travers ce que vivent mes personnages. Il y ait question du faible développement des libertés sexuelles et notamment féminines de certains milieux sociaux. Au Mexique actuellement, il existe de nombreuses controverses à propos de l’Église, des droits pour des personnes du même sexe à vivre ensemble.

C. L. : Le travail de l’image occupe également une très grande importance dans la manière de raconter une histoire dans tes films. Comment s’est passée la communication avec le chef opérateur Manuel Alberto Claro à qui l’on doit l’image de Melancholia et Nymphomaniac de Lars von Trier ?

A. E. : Notre collaboration créative fut très enrichissante. Lorsqu’il est arrivé au Mexique, j’ai apprécié sa vision qui est celle d’une personne qui n’est pas du pays parce qu’il voit d’une manière différente et fraîche les choses autour de lui. Il s’agit de la première coproduction entre le Mexique et le Danemark. La plupart des effets visuels les plus difficiles ont été réalisés au Danemark sous la direction de Peter Hjorth. Peter et Manuel ont collaboré avec Lars von Trier depuis de nombreuses années, ce qui signifie qu’ils disposent d’une compétence technique très salutaire pour moi et à laquelle la qualité du film doit énormément. J’espère pouvoir ainsi continuer à travailler avec des personnes aussi talentueuses, créatives et professionnelles. En revanche, il est difficile pour moi de voir qu’elles peuvent être les influences sur mon film du cinéma de Lars von Trier en raison de la présence de personnes qui ont travaillé avec lui. Depuis très longtemps j’apprécie énormément le cinéma de Lars von Trier et il est évident que j’aime beaucoup l’idée de pouvoir travailler avec les personnes qui ont été ses collaborateurs. À partir de là, je considère que mes idées ont toujours été plus ou moins les mêmes. Travailler avec un chef opérateur fait partie de la mise en scène globale du film.

 

La Région sauvage
La Región salvaje
d’Amat Escalante
Avec : Ruth Ramos, Simone Bucio, Jesús Meza, Eden Villavicencio, Andrea Peláez, Oscar Escalante, Bernarda Trueba
Mexique, Danemark, France, Allemagne, Norvège, Suisse, 2016.
Durée : 90 min
Sortie en salles (France) : 19 juillet 2017
Sortie France du DVD : 3 mai 2018
Format : 1,66 – Couleur
Langue : espagnol – Sous-titres : français.
Éditeur : Le Pacte
Bonus :
Making of (62’)
Entretien avec Amat Escalante (11’)
Bande-annonce