Rechercher du contenu

Bilan du 7e Champs-Élysées Film Festival Bilan de la compétition US de la 7e édition du CEFF

Pour sa 7e édition, le Champs-Élysées Film Festival poursuit, à travers une sélection hétérogène au sein de la compétition US, son exploration d’un certain cinéma indépendant américain : celui qui n’arrive malheureusement que trop rarement dans les salles françaises. Faute de stars, ou d’envie des distributeurs locaux ? En marge d’avants-premières plus glamour et de quatre masterclass événements (avec les réalisateurs John Cameron Mitchell et David & Nathan Zellner – dont les films ont, pour la première fois été présentés en France ! -, et les acteurs Tim Roth et Jennifer Jason Leigh), la compétition a été l’occasion de mettre en lumière des œuvres d’artistes confirmés (Matthew Porterfield, Sebastián Silva) comme de nouveaux venus (Yen Tan).

 

 

Sollers Point de Matthew Porterfield
L’auteur des remarqués Putty Hill (2010) et I Used to Be Darker (2013) présentait ici le seul film dont la sortie est assurée en France (le 29 août chez JHR Films). Placé sous le sceau de la sobriété, le récit suit la réinsertion d’un ex-délinquant, Keith (McCaul Lombardi), enfin libre de quitter la maison de son père (James Belushi) après une assignation à résidence. Hanté par son passé, le jeune homme redécouvre sa ville de Baltimore en crise, doit apprendre à faire le deuil de son amour pour la femme qu’il aimait (Zazie Beetz) et est vite confronté à la difficulté de revenir à la vie active après une peine de prison. Porterfield filme les hésitations d’un individu arrivé à l’âge adulte pendant son incarcération, rebasculant dans l’illégalité autant par facilité que par impératif. Si le scénario sort des sentiers battus, jonglant entre pure peinture psychologique et moments de tension, la mise en scène finit par souffrir de sa trop grande sobriété. Un minimum d’emphase aurait été bienvenu pour souligner la dynamique du parcours de Keith, et illustrer plus clairement les démons contre lesquels il lutte. Or, on sent que Porterfield aspire parfois plus à filmer Baltimore, ses zones péri-urbaines envahies par la nature, que le destin de son héros.

 

 

1985 de Yen Tan
Le cinquième long métrage de Yen Tan (dont le reste de la filmographie est inédit en France), découvert à Austin, ne brille pas au premier abord par son originalité. Un jeune homme vivant à New York revient, après 3 ans d’absence, dans sa vie natale, Fort Worth, pour les fêtes de Noël. Il est porteur d’un lourd secret, qu’il ne parvient pas à révéler à ses parents ni à son jeune frère préadolescent… Pourtant, sur une forme rebattue, Yen Tan et son chef opérateur et producteur Hutch livrent une plongée hantée dans les années 1980. Tourné sur pellicule 16mm dans un sublime noir et blanc charbonneux, le film évoque la tragédie d’une époque, le sida, et des interdits qui l’entouraient. Adrian (l’impeccable Cory Michael Smith) cache donc son homosexualité à ses parents croyants et pratiquants (Virginia Madsen et Michael Chiklis) tout en leur mentant sur sa vie professionnelle. Il tente aussi de nouer des liens avec un frère fasciné et admiratif. Mais le secret de sa maladie lui dicte un comportement incohérent, une incommunicabilité qui pèse tout au long du récit. Loin d’être une œuvre empreinte exclusivement de désespoir, 1985 offre des fulgurances lumineuses et dresse le portrait d’une famille attachante et aimante malgré leurs désaccords, ainsi que d’un homme qui, plutôt que de se résigner à son destin, fait la paix avec lui-même et avec ceux qui l’aiment.

 

 

My Name is Myeisha de Gus Krieger
Ce deuxième film de Gus Krieger (après un obscur film d’horreur !) s’inspire d’un fait divers pour interroger plus largement le rapport du pays à sa violence institutionnalisée. Comment une jeune femme, inconsciente et enfermée dans une voiture, a pu finir criblée de balles juste parce qu’elle avait une arme sur ses genoux ? Myeisha (Rhaechyl Walker, oratrice hors pair) raconte donc sa propre destinée, tandis que le drame se joue en fond. Qui était-elle ? Quelles étaient ses envies, ses aspirations ? Pourquoi avait-elle une arme sur elle ? Myeisha répond à ces questions, tandis que son autopsie nous dévoile rétrospectivement la façon dont elle est décédée. En traitant des violences policières à l’encontre des membres de la communauté afro-américaine, Krieger souligne la façon dont la panique et la confusion ont saisi les agents lors de leur intervention, la méfiance liée à la couleur de peau de Myeisha, l’excès de violence de l’intervention qui s’ensuivit (30 tirs – 12 balles toucheront Myeisha). Le paradoxe absolu de la situation étant que la police intervenait pour aider la jeune femme, suite à un appel de ses amies… Pourtant, Krieger ne parvient pas à offrir une cohésion solide à l’ensemble. Le scénario manque d’équilibre, les passages de comédie musicale sont inspirés mais détonnent dans l’ensemble. De fait, le cinéaste n’a sans doute pas assez enrichi la pièce de théâtre Dreamscape de Rickerby Hinds qu’il adapte. En raison de ces défauts, @My Name is Myeisha n’est finalement pas le grand film militant qu’il aspire à être.

 

© Sundance Institute.

 

Tyrel de Sebastián Silva
Johnny retrouve sa bande d’amis dans une maison de campagne isolée des Catskills, dans l’État de New York. Il vient accompagné d’un ami à lui, Tyler. Or, Tyler est Afro-Américain. Le temps d’un week-end, il sera le “représentant” de sa communauté dans un groupe d’amis blancs. Avec ce septième film, le productif Sebastián Silva (Les Vieux chats, Magic Magic) s’aventure sur les terres du Get Out de Jordan Peele, et fait monter la tension en confrontant un personnage extérieur à un groupe uni. Tyler (l’excellent Jason Mitchell) se sent d’abord de trop malgré les efforts de son ami (Christopher Abbott) pour l’intégrer aux activités de la bande. Puis, à mesure que la fête bat son plein, la situation dérape lentement… mais pas comme le spectateur pouvait l’imaginer. Après la projection, Silva expliquait que certains critiques américains avaient décrit le film comme un “Get Out without the payoff” : soit Get Out sans le résultat final. En refusant justement d’opérer le même type de basculement (dans l’horreur et le fantastique), le Chilien ancre son film dans le réel, à la fois dans une lutte raciale concrète et profondément ordinaire, et dans un récit universel d’invidu opposé à la mécanique de groupe. Tyrel n’en est que plus troublant.

 

 

Madeline’s Madeline de Josephine Decker
L’ovni de cette compétition est signé Josephine Decker, actrice et réalisatrice dont les deux précédents longs métrages de fiction (Butter on the Latch et Thou Wast Mild and Lovely) sont restés inédits en France. Porté par la révélation Helena Howard, qui fait sa première apparition au cinéma, ici impeccablement épaulée par la trop rare Miranda July (Caméra d’or à Cannes en 2005 avec le très beau Moi, toi et tous les autres) et Molly Parker, Madeline’s Madeline suit la mise en place d’un nouveau projet théâtral d’Evangeline (Parker), qui va progressivement faire de sa jeune interprète, Madeline (Howard) le sujet central de la pièce. Car Madeline, adolescente mentalement instable, s’investit dans ses rôles (humains comme animaliers) avec une telle puissance que sa professeure pense tenir la perle rare. À tel point qu’elle ne se rend pas compte qu’elle manipule une jeune fille mal dans sa peau, entrant régulièrement en conflit avec sa mère (July). Ce grand show débridé d’improvisation peut rapidement agacer ou épuiser, mais la mise en scène de Decker et la qualité de l’interprétation poussent à s’accrocher. Si Madeline’s Madeline n’offre que de maigres débouchés commerciaux, on est en droit de s’étonner que d’autres festivals ne se soient pas vite emparés d’un film si icônoclaste et qui arbore si fièrement son statut d’œuvre expérimentale.

 

© RaMell Ross / IDIOM Film 2C

 

Hale County This Morning, This Evening de RaMell Ross
Seul documentaire en compétition, le premier film de RaMell Ross, présenté à Sundance, est une ode au comté de Hale, dans l’Alabama, et à sa population afro-américaine. Dans le style cher à Frederick Wiseman, Ross filme les habitants sans le moindre commentaire, sans aucune forme de narration, et capte le quotidien, le temps d’un tournage étalé sur cinq ans… D’une grande douceur, parfois étonnament dur (le décès d’un nouveau-né peu après sa naissance), de temps à autre un peu maladroit (lorsque Ross tente de suivre la vie de certains intervenants), le film se fait le portrait d’une Amérique mise à la marge, jamais médiatisée, mais qui fait partie intégrante de l’identité du pays. On peut espérer que la présence au générique d’Apichatpong Weerasethakul (en tant que conseiller artistique) offrira une plus grande visibilité à cette belle surprise.

 

 

Bonus : le film de clôture
Damsel de David & Nathan Zellner
Un gentil cow-boy troubadour (Robert Pattinson) engage un faux pasteur (David Zellner) pour l’accompagner et le marier à sa douce (Mia Wasikowska)… qui a été enlevée par deux frères hors-la-loi. Le tandem va les trouver et… Début du film ? Car les 40 premières minutes de Damsel, nouveau film des frères Zellner (après l’excellent Kumiko, the Treasure Hunter, privé de sortie en salles), font figure de longue exposition assez laborieuse. Le film cherche son ton, malgré l’alchimie entre Pattinson et Zellner. Le rebondissement qui conclut cette première partie donne au film un nouveau souffle inespéré : chers spectateurs, vous n’avez rien compris ! Damsel prend dès lors une nouvelle ampleur. Impériale, Wasikowska se retrouve objet de convoitises et d’envies démesurées, et le film bascule dans la fable et la farce féministes : une héroïne férocement indépendante fait front à des hommes lâches, manipulateurs et/ou idiots. Ce western surréaliste et anticonformiste reste inabouti, mais devient réjouissant et provocateur comme il faut au fil des minutes.

 

 

LE PALMARÈS

 

Prix du Jury du Film américain indépendant
Sollers Point de Matthew Porterfield

 

Prix du Jury du Film français indépendant ex æquo
Contes de juillet de Guillaume Brac
68, mon père et les clous de Samuel Bigiaoui

 

Prix du Public du Film américain indépendant
1985 de Yen Tan

 

Prix du Public du Film français indépendant
La Trajectoire du homard de Vincent Giovanni et Igor Mendjisky

 

Prix du Jury Étudiants
1985 de Yen Tan
Mention spéciale : Madeline’s Madeline de Josephine Decker