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APRÈS Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan Dans le noir du temps

Pourquoi dit-on que le temps « s’écoule » ? Dans Un Grand voyage vers la nuit, second film du Chinois Bi Gan, on ne pouvait rêver meilleure illustration à cette analogie aquatique. Le temps s’infiltre entre les murs, inonde les appartements délabrés, coule sur les vitres, les miroirs et les pare-brises ou engloutit les souvenirs et les actes manqués. La mémoire se confond avec la réalité du présent, les personnages se répondent entre les scènes, et voilà que nous ne savons plus vraiment où nous sommes. Est-ce un égarement ? Un songe ? Ou nous sommes-nous assoupi l’espace d’un instant ? On ne sait pas et on ne veut plus le savoir. La première partie du film, éthérée et sibylline, évoque Kaili Blues, le premier long métrage de Bi Gan. Luo Hongwu, un pauvre type, se met en quête d’un passé qui le hante, dix ans après avoir quitté l’amour de sa vie après un meurtre qu’il a commis et pour lequel il n’a pas été condamné. Mais une fois celui-ci assoupi dans une vétuste salle de cinéma, ce voyage introspectif vers les tréfonds de la nuit prend une toute autre tournure.

Fini les ellipses et les jeux éphémères entre différentes substances temporelles, bonjour le plan-séquence ahurissant boosté par une 3D surréaliste. Une caméra en lévitation, tour à tour sur des rails, sur un scooter, portée par une tyrolienne ou par un drone, suivra pendant près d’une heure les pérégrinations serpentines de Luo au cœur de Kaili, lieu régi par ses propres lois, bulle spatio-temporelle à laquelle on accède par la voie des airs ou des songes (c’est au choix). Plus abouti, plus touchant, plus impressionnant, mais aussi plus généreux et beaucoup moins fauché que Kaili Blues, ce Grand voyage vers la nuit est un ravissement esthétique permanent. Bi Gan parvient à y déployer, malgré un programme formaliste tapageur et imposant, une poésie sensible cachée dans l’intangibilité d’une errance en apesanteur. C’est ainsi que, dans un état second, on finit par s’envoler à notre tour.