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The House That Jack Built, idole des chutes

De quoi le petit monde de Lars Von Trier se constitue-t-il, dans quel sens tourne-t-il ? Melancholia avait fait acte de rupture : film ascensionnel et machine de guerre, chef d’œuvre faussement malaimable que seule une polémique impromptue a freiné dans la quête maladive d’amour de son réalisateur. Von Trier n’aura jamais de deuxième palme. The House That Jack Built est donc bien une conséquence de cette période, mais là où Nymphomaniac était un méchant soubresaut, celui-ci est le vrai film de petit enfant d’un homme qui ne peut plus se permettre la démiurgie, qui ne peut plus que parler de lui, de sa bibliothèque, de sa misogynie, du refuge-maison-crypte qu’il a bâti au fil du temps. Cela n’est pas un hasard si le film se clôt sur une descente aux enfers qui rejoue clairement La Divine Comédie : œuvres d’exils, d’absolution, de crainte (de l’enfer pour Dante, d’une certaine idée du paradis pour Von Trier), sur l’impossibilité d’une transcendance et sur l’insatisfaction du réel, tout concorde à faire de The House That Jack Built une itération bouffie et grandiose, en négatif, de La Divine Comédie. Von Trier utilise la figure corvéable à souhait du tueur (que des séries comme Hannibal ou Dexter ont rendu exsangue) pour marquer et entériner ce vide. Film américain tourné en Scandinavie, LVT n’aura jamais réussi à investir le mode de vie américain sans recourir à des artifices de dispositifs (Manderlay et Dogville) ou à l’esquive, tout comme son personnage, Jack, dont l’inadaptation se traduit par la destruction méthodique de l’horreur feutrée du cliché états-unien (la famille modèle, la jeune blonde écervelée…). Si le doute plane quelque peu au début du film, Jack est bien Lars Von Trier lui-même, artiste extravagant pour qui la pulsion prévaut au reste, petit élève au vice sophistiqué et toqué qui finit par créer sa propre mythologie scandaleusement outrancière, et qui cherche le matériau combustible duquel naîtra la fiction – le simulacre d’apaisement. Film d’empilement (de meurtres, de briques, d’horreurs) et de descente (la catabase finale, le repli auto-critique de Von Trier lui-même sur sa filmographie), The House That Jack Built expose les fondations d’une œuvre et de son réalisateur, ce qui la cimente au sol, l’assise solide d’une ex-idole aujourd’hui déchue qui sort les squelettes du placard, et qui signe son film le plus personnellement radical, le plus triste, le plus intéressant, le plus bouleversant, celui qui entérine l’absence divine et la combustion ad eternam d’un homme condamné à tuer, ou à créer – être son propre ange déchu.