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Reviens, Takeshi, reviens Sortie Blu-ray/DVD de 3 films de Takeshi Kitano

Un an après avoir organisé leur ressortie en salles, le distributeur La Rabbia édite en Blu-ray et DVD Kids return, Hana-bi et L’Été de Kikujiro, les trois films ayant fait en France la gloire de Takeshi Kitano à la fin des années 1990 (1). Pour celles et ceux qui ne connaissent rien de cette œuvre unique, la voie pour la découverte est royale. Pour celles et ceux qui furent marqués par la série de chocs désordonnés entamée en 1995 avec la révélation de Sonatine, l’occasion est belle de ressentir à nouveau des émotions que peu de cinéastes, depuis, sont parvenus à provoquer de la sorte.

Kids return fut chronologiquement le deuxième film de Kitano à nous être présenté sur les écrans. Nous étions en avril 1997 et il s’agissait en fait, déjà, de sa sixième réalisation. Située pendant les années lycée de deux garçons qui y vont si peu, cette chronique est couvée d’un regard si tendre qu’il trahit un grand attachement de la part d’un auteur ayant sans doute très largement puisé dans ses souvenirs. Kids return est un film-carrefour, à la fois à part et totalement au centre des préoccupations du cinéaste.

Les deux jeunes gens qui nous sont présentés ici pourraient tout à fait suivre, une fois que nous les avons quittés, les trajectoires d’autres personnages, adultes, de Kitano. Ce sont deux cancres, irrécupérables aux yeux de leurs professeurs qui leur prédisent au mieux un avenir au sein des gangs de yakuzas locaux. Mais Kids return ne se limite pas à une description des provocations puériles et des violences idiotes orchestrées par un duo peinant à sortir de l’adolescence. Il est bien plus que la petite peinture tragi-comique qu’il semble tout d’abord proposer dans sa première moitié. Mine de rien, il s’étire en constat désespéré sur la situation de la jeunesse japonaise, en devenant subtilement choral. En effet, tout en gardant comme structure narrative porteuse la double évolution de Shinji en boxeur prometteur et de Masaru en futur yakuza, il agrège celle d’une poignée d’autres jeunes gens de cet âge, en proie à des difficultés comparables. Invariablement détachés de leurs parents, tous se retrouvent pris dans les mailles d’une société qui les écrase et les pousse à bout.

Nous ne nous rappelions pas que l’œuvre était aussi pessimiste, ayant sans doute préféré garder avant tout en mémoire les dernières images, celles d’une brève éclaircie. L’effet tient aussi et surtout au style de Kitano, qui empêche de désespérer totalement. Sa mise en scène à distance n’empêche absolument pas l’attachement aux personnages ni, au final, l’explosion des émotions. Sa narration est faite de pointillés. En segments parfois très courts, l’histoire et ses micro-évènements se saisissent sur le long terme, à retardement, mais clairement. Le montage accumule les ellipses et les coupes franches qui déstabilisent, parfois comiquement. Les petites touches qui en résultent structurent la chronique assez classiquement. Ce sont leur tri et leur assemblage qui donnent sa singularité à l’ensemble, fait de brusques accélérations et de longues pauses, de dynamisme et d’immobilité. Dans un making of d’époque, entre ses deux jeunes acteurs plus bavards que lui, le cinéaste laisse d’ailleurs deviner que son souci premier est le rythme de la scène.

Le septième Kitano (et seulement le troisième arrivé, à l’époque, chez nous) est Hana-bi. Récompensé du lion d’or au festival de Venise, voici son chef d’œuvre, l’endroit où les lignes de force sont concentrées avec la plus grande maîtrise, où cohabitent le plus harmonieusement thèmes et obsessions. Film à la beauté constante et régulièrement déchirante, Hana-bi réunit à nouveau des yakuzas, des flics et des gens qui tentent de survivre, notamment grâce aux liens d’amitié. Il raconte aussi une histoire d’amour, à raccommoder peut-être. « Peut-être », parce que cette histoire de flic démissionnaire à la suite de plusieurs drames et accompagnant sa femme malade dans ses derniers jours n’est jamais surlignée. Tout y est exprimé par la mise en scène. Dans le making of correspondant, le scénario est dévoilé sous un angle purement policier mais devant le film, la sensation est toute autre.

Dans ce document proposé en bonus, Takeshi Kitano explique que l’une des difficultés était de décrire un rapport entre mari et femme sans passer par les dialogues. Mais il y a mieux, et plus fort encore. Kitano semble avoir cherché ici à raconter une histoire par la seule combinaison de plans magnifiquement composés. La narration unique de Hana-bi est faite de sautes de rythmes, de trouées en allers-retours, des flashs inattendus qui finissent par prendre sens et éclairer non seulement une situation mais aussi un état d’esprit. Une phrase, un plan, et cela suffit. On accélère brusquement, sans transition : allumer un briquet déclenche une détonation et un coup de feu envoie un homme à terre sans que l’on voit sa chute. Souvent aussi, on s’arrête et regarde le temps passer. On le regarde notamment sur le visage de Kitano acteur qui, durant toute la première partie, se fait miroir impassible et silencieux de celui des autres.

Tout le monde, toute la société, est au bord de l’explosion. Comme il n’est question, dès le début, que de morts, le plus souvent des proches, on se demande bien qui pourrait s’en sortir au final. Le maintien de cette épée de Damoclès, l’incapacité à se défaire de son pessimisme, font que Kitano échappe jusqu’au bout à la joliesse vers laquelle pouvait l’entraîner une dernière partie en forme d’escapade romantique enrobée de poésie et d’art naïf. Ponctués par les résurgences d’une violence extrême, ces moments en deviennent d’autant plus émouvants. Ainsi peut-on se dire que cet ex-inspecteur de police rendu infirme pleure non pas parce qu’il rencontre enfin l’Art et en est bouleversé mais parce qu’il se trouve brutalement dans un état d’abandon total après avoir subi toutes les pressions et trahisons que la vie et la société peuvent produire.

En 1999, le temps perdu est rattrapé (ou quasiment, puisque, hormis la farce Getting any, tous les premiers Kitano sont enfin parvenus jusqu’à nous : Violent Cop, Jugatsu, A scene at the sea). Tout le monde est raccord, y compris le festival de Cannes et sa compétition officielle qui accueille L’Été de Kikujiro. Soudain, le nuage de désespoir au-dessus de l’œuvre kitanienne semble s’être dissipé. Ce road movie comique a pour point de départ classique la rencontre fortuite entre deux personnages a priori peu complémentaires mais qui vont finir par créer un fort lien père-fils de substitution.

Par-delà la permanence du style, donnant toujours à voir une étonnante « progression-fixe », L’Été de Kikujiro semble d’abord faire office de pause récréative, voire de léger recul. Kitano acteur y troque son masque indéchiffrable contre une tête d’ahuri et n’hésite pas à appuyer ses effets pour imposer son personnage clownesque, malhonnête, malpoli et infantile, le ventre bien en avant. Kitano réalisateur, désireux de traiter du thème de l’enfance avec l’aide du petit garçon qu’il s’est choisi comme partenaire devant la caméra et souhaitant faire rire fréquemment son spectateur, y opère à première vue un certain lissage. Ainsi, si la violence tombe toujours dans des ellipses saisissantes, celles-ci ont, pour une fois, réellement tendance à l’effacer.

Les vignettes imaginatives se succèdent sans autre transition que des cartons joliment illustrés et le récit se déroule agréablement, sans souci du moralement correct mais avec bienveillance, jusqu’à la mi-film où le but premier du voyage à deux est atteint. Tout devrait s’arrêter là. Or, Kitano continue et donne à L’Été de Kikujiro sa véritable dimension en larguant les amarres. Tournant pour de bon le dos à une narration classique, il transforme l’œuvre en terrain de jeu et parvient ainsi à toucher au cœur de l’enfance. En faisant le pas de côté qui extraie du temps, en s’abandonnant à la transgression rigolote, en libérant l’imaginaire et en donnant la possibilité de la constitution d’une bande ou d’une famille nouvelle, il tient son sujet.

Dès lors, il apparaît qu’il fait réellement ce qu’il veut, lui qui aime dire qu’il tourne les plans comme il en a envie et non d’après une formation académique. Il en découle cette impression de liberté folle et généreuse. L’Été de Kikujiro est grand de son terrain de jeu et parce que la dure réalité du monde y est maintenue à distance jusqu’à la fin, même si, comme dans tout bon road movie, le vrai pays se distingue en arrière-plan. Jamais la nécessité du jeu n’est remise en question par les intervenants occasionnels et jamais le retour d’un ordre normal ne se fait. Ni la grand-mère de Masao ni la femme de Kikujiro ne se manifestent pour ramener tout le monde à la raison. Voici le Kitano plus optimiste, donc, mais cet optimisme se manifeste parce que la fantaisie n’est pas entravée, parce qu’elle se développe avec le concours des marginaux (amoureux, bikers, poètes farfelus), parce qu’elle amène de la subversion dans le cadre sociétal.

Ces trois merveilles de films peuvent rendre nostalgique d’une époque bénie pour le cinéaste qui s’est prolongée avec les succès publics d’Aniki mon frère (2000) et de Zatoichi (2003) et les bons accueils critiques de Dolls (2002) et d’Achille et la tortue (2008)… mais pas au-delà. Comment a-t-on pu perdre ainsi de vue Takeshi Kitano depuis au moins dix ans pour la plupart d’entre nous ? Est-ce uniquement la faute des distributeurs qui n’ont pas daigné envoyer ses trois derniers longs métrages (dont les deux derniers volets de sa trilogie criminelle Outrage) ailleurs que sur les écrans domestiques via le DVD ou la VOD (2) ? Est-ce la sienne ? Est-ce la nôtre ?

 

(1) : Voir l’éditorial des Fiches d’août 2017
(2) : Voir l’éditorial des Fiches de novembre 2017

 

Kids return
Kidzu ritan

de Takeshi Kitano

Avec Masanobu Ando, Ken Kaneko, Leo Morimoto, Hatsuo Yamaya

Japon, 1996.
Durée : 108 min.
Sortie cinéma (France) : 16 avril 1997.
Sortie France du DVD : 4 juillet 2018.
Format : 1.85:1 – 16/9 – Couleurs.
Langue : japonais – Sous-titres : français.
Éditeur : La Rabbia.

Bonus :
Making of (21 min)

 

Hana-bi
de Takeshi Kitano

Avec Takeshi Kitano, Kayoko Kishimoto, Ren Osugi, Susumu Terajima

Japon, 1997.
Durée : 103 min.
Sortie cinéma (France) : 5 novembre 1997.
Sortie France du DVD : 6 juin 2018.
Format : 1.85:1 – 16/9 – Couleurs.
Langue : japonais – Sous-titres : français.
Éditeur : La Rabbia.

Bonus :
Making of (16 min)

 

L’Été de Kikujiro
Kikujiro no natsu

de Takeshi Kitano

Avec Takeshi Kitano, Yusuke Sekiguchi, Kayoko Kishimoto, Yuko Daike

Japon, 1999.
Durée : 122 min.
Sortie cinéma (France) : 20 octobre 1999.
Sortie France du DVD : 4 avril 2018.
Format : 1.85:1 – 16/9 – Couleurs.
Langue : japonais – Sous-titres : français.
Éditeur : La Rabbia.

Bonus :
Making of (93 min)
Entretien avec Takeshi Kitano, Cannes 1999 (7 min)