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Love is a song Cold War de Pawel Pawlikowski (Compétition)

Bien qu’étant d’un esthétisme exacerbé – reconduisant les partis pris d’Ida (format carré, noir et blanc, cadrages sophistiqués), il peut se visiter comme une (très belle) expo photo – Cold War est avant tout un film sonore. Ses deux héros, Zula et Wiktor, étant une chanteuse et un orchestrateur, la musique y est omniprésente, mais la bande-son elle-même semble conçue comme une musique à part entière, dans laquelle les sons, les voix, les soupirs ou le silence d’une promenade le long de la Seine, se posent sur le temps, prennent une fonction rythmique entre deux lignes mélodiques.

Le récit, suivant sur quinze années une histoire d’amour contrariée par l’histoire, brasse une ample matière romanesque, que l’on imaginerait a priori vouée à nourrir une grande fresque mêlant les H majuscule et minuscule de l’histoire dans un torrent de sentiments sur lesquels pèse le poids oppressant du temps. Mais Pawlikowski, lui, choisit de traiter cette matière sur le mode elliptique et doucement mélancolique d’une chanson, genre “On s’est connu, on s’est reconnu, on s’est perdu de vue, etc.” Les années passent, rapides comme des phares de voiture dans la nuit. Les péripéties dramatiques, les grands événements, sont renvoyés d’un coup d’essuie-glace dans le noir qui sépare chacun des tableaux. Et alors ce qui remonte, comme un instrument de musique dont le micro est placé à un volume plus haut que celui des autres, c’est ce qu’il y a entre les événements, et ce qui est le thème véritable de la chanson, c’est-à-dire la permanence inflexible de l’amour entre Zula et Wiktor.

Ainsi, on peut avoir l’impression que dans Cold War l’émotion est absente, mais en fait elle n’est juste pas telle qu’on l’attend. Elle est ailleurs, autrement. Elle est dans l’interférence entre une ellipse et un regard. Elle est dans la beauté des actes qui se passent d’explications. Elle est dans le fait de montrer l’amour comme quelque chose d’aussi simple et entêtant que trois notes de musique bien placées et répétées ad libitum. Elle est dans cette pudeur des chansons tristes, qui savent raconter un drame sans en faire une tragédie.