Rechercher du contenu

Les Oiseaux de passage de Ciro Guerra et Cristina Gallego

Si l’époque est la glorification (ou du moins à la starification) de la criminalité organisée en Colombie – citons, entre autres exemples, la série Narcos ou le récent film Escobar – , le film d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, Les Oiseaux de Passage, sans se poser en grand frère moraliste, permet d’aborder, sans une once de fascination complaisante, une autre manière de représenter les cartels. Co-réalisé par Cristina Gallego et Ciro Guerra, cette chronique se loge dans la tribu Waayu, qui voit soudain mise à mal l’union clanique par la force de la vente de drogues, qui mue le gentil village aux traditions ancestrales en plaque tournante de la marijuana. La formidable pesanteur tragique qui étouffe la première partie du récit, où s’enchevêtre deux tensions, celle, atavique et clanique de la tribu, et la modernité capitaliste, permet au film de saisir avec une force picturale électrique un environnement en rupture, métastasé, où les oracles se muent en cheffes de guerre, où les criquets rôdent, où l’apocalypse n’est évité que par une diplomatie commerçante prête à rompre à tout moment. Pénétrant mais évasif, Les Oiseaux de Passage séduit grandement, et semble annoncer des auspices déchirants. Hélas, une fois le pêché commis, une fois l’hubris caractérisée, une fois que les cahutes sont remplacés par des palais en marbre, le film se délite. Perdu entre ses aspirations contemplatives et symbolistes et son canevas narratif un peu suranné, le long-métrage s’épuise bien vite, et abuse d’effets de manches trop appuyés pour être honnête. L’argent pourrit les gens, très bien, l’affaire est entendue : mais l’escalade de violence, trop esthétisée pour susciter l’empathie, finit par lasser. C’est peut-être le lot de ces grands films de destinées, qui se nourrissent des conséquences pour en magnifier les causes : il n’y a rien de plus terrifiant, et de plus fascinant, que le calme avant la tempête, au risque, parfois, de caricaturer l’apocalypse.