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Le Livre d’image de Jean-Luc Godard

Godard – ses films, son œuvre – divise. Depuis longtemps, depuis toujours, c’est de notoriété publique. Il n’est pas inutile d’en profiter et de se demander encore une fois si c’est bien lui qui divise, si ce ne sont pas davantage la critique ou bien les spectateurs qui se divisent tout seuls, comme des grands. Entre ceux qui, d’un côté, le trouvent hermétique et verbeux, ceux qui s’en débarrassent en l’imaginant devenu sénile et gâteux, ceux qui pensent qu’il bégaie désormais (idée dont, au demeurant, se joue Le Livre d’image, présenté ici en Compétition officielle) ceux qui l’ont toujours considéré comme un imposteur, ceux qui le perçoivent comme un mystique rébarbatif, ceux qui ont réglé le problème en s’étant figuré une fois pour toutes que ses films étaient mieux avant, ceux qui ne se sont jamais tout à fait remis de sa période Mao et continuent de le voir comme le plus con des cinéastes suisse pro-chinois, ceux enfin qui croient le disqualifier en le considérant comme un cinéaste institutionnel, un artiste officiel. Et de l’autre, ceux pour lesquels il reste le plus radical des cinéastes, le plus exigeant, artistiquement le plus ambitieux et le plus inventif, rien moins qu’un génie du cinéma, Le Patron jusqu’à preuve du contraire.

Bref, entre les uns et les autres, c’est la guerre. Ce dont le film ne fait pas mystère. En effet, c’est la guerre, « la guerre est là. » Entre la parole et l’image, l’histoire et l’actualité, la justice et la loi, le cinéma et la télévision, la politique et le politique, la langue et le langage… À ces guerres, il faudrait ajouter une révolution, comme « une espérance immuable », nécessité dont le film semble s’emparer dans un geste unique (aux deux sens du terme), un geste unique de la main, cette main qui est toute la pensée de l’homme et qu’on ne découvre qu’à la suite des cinq doigts. « Par exemple [comme l’écrivait Marc Cholodenko] tendre la main au dehors et rassembler en un faisceau, du simple geste de la refermer, les voix qui passent du monde. Un simple geste de la main. » Ce geste, a un nom : “Montage”, le beau souci de toujours. Montage d’images relevant de tous les registres, de la peinture à la vidéo, du cinéma à la télévision, images du malheur des hommes. Et de sons. Jusqu’à composer une partition absolument singulière, inimitable à n’en pas douter, comme un effet de signature par devers soi. Tout ça pour dire qu’on en sait ici pas plus que quiconque à ce sujet. C’est ce qui, à nos yeux, en fait aussi, toute la beauté.