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Journal de Marine jour 9 : Allumer le feu

La soirée de la Semaine de la critique – qui se sera démarquée par la customisation des néons du Uber qui nous a ramenés à l’appartement – sonne la fin du festival. Le rythme se détend. Fini les journées à 5 films. Mon vélo est toujours attaché à un lampadaire près du Palais, je pars à pied. Je salue les commerçants avec lesquels nous avons sympathisé la veille. La glacière qui a failli cramer son chien dans sa voiture dont elle avait laissé les clés à l’intérieur. Le vendeur de ballons de plage qui connaissait un type qui pouvait faire sauter la serrure en trois minutes pour 100 euros. Aujourd’hui on en rigole. Petit passage au tabac : j’ai gagné 9,30 euros à l’Euromillions ! La journée commence bien.

 

Un coréen brûlant

Ça se confirme avec Burning (photo), un film coréen qui raconte l’histoire de Jongsu, un jeune homme qui rêve de devenir écrivain et se consume d’amour pour une ancienne copine de classe qui a jeté son dévolu sur un frimeur de Gangnam. On ne va pas raconter la suite mais le titre est bien choisi. C’est du cinéma, ça choisit ce que ça va nous montrer, il y a de très beaux plans et un montage intelligent. L’acteur principal est un vecteur de scénario idéal, on ne sait pas ce qui est vrai ou fantasmé. Je penche pour le premier degré, c’est ce que je préfère. C’est faussement simple, d’ailleurs en sortant tout le monde a sa propre théorie. Les gens fantasment sur la montée des marches, moi j’en ai marre de monter des marches. Il y en a partout : les petites marches rouges du GTL (le Grand théâtre Lumière, sur les programmes), celles en colimaçon qui conduisent au balcon, les marches de l’appartement, les marches de la Quinzaine où on se croirait à Xapatan, les marches du Suquet pour atteindre le point de vue sur Cannes… Excellente rééducation du genou droit cette semaine.
J’ai vingt minutes pour manger avant de faire la queue pour le prochain film, c’est justement le moment que choisit ma maman pour m’appeler. Dans la file de la sandwicherie, j’ai l’impression d’être une attraction, tout le monde se retourne quand je demande si mes parents sont toujours aux Pieux. C’est une vraie ville, mais ça fait toujours la blague. Dans la queue il y a une dame qui limite m’engueule parce que j’ai un billet pour le lendemain au lieu de profiter de la séance glamour du soir. J’explique que je n’ai aucune envie de courir en talons et en robe pendant la journée pour voir un film que je peux rattraper en jean-baskets. Elle m’explique que je ne fais aucun effort. Je suis au fond de la salle à côté d’un Canadien sympa. Un couple qui entre en dernière minute et gueule dans un dialecte qui m’est inconnu fait se décaler toute la rangée. Ça m’agace.

 

Avoir du chien

C’est parti pour Dogman. L’histoire d’un toiletteur de chiens italien. « Un pitch comme ça, ça ne peut que te plaire ! » me prévient-on. Avec raison. Quel acteur ! C’est du Garrone ancienne formule, social, gris, violent. C’est beau et terrible, ça raconte une histoire à travers des vrais plans. Bon en vrai le gars n’a pas de chance. Tu vois dès le début qu’il va se faire avoir. Les chiens aussi jouent très bien et le méchant fait vraiment peur. C’est filmé dans une de ces cités perdues qu’affectionne Garrone. Comme dans Burning, on crame des gens à l’essence. C’est tendu. Moi j’y crois, je mets Burning et Dogman à mon palmarès. Je compte m’incruster à la Dog Palm le lendemain.
C’est étrange de s’asseoir au Petit Majestic en journée, quand il n’y a personne, pour y boire une menthe à l’eau. D’habitude quand on y va c’est vers minuit, il y a 300 personnes debout à boire des bières. La patronne est malade, elle avait 40,3 °C de fièvre au début du festival, sa toux ne passe pas. Une petite glace à la pistache – il fait beau et chaud, ou le contraire, la contrepèterie marche toujours – et les flics en Segway écoutent un petit groupe de reggae sur la Croisette. Je me mets dans la queue avec un monsieur qui a l’air de connaître toute l’équipe de la Quinzaine.

C’est la remise des prix. La fin des petits films d’Olivier Jahan. Au revoir, Carlos Diegues. Au fond de moi j’espère que les films que j’ai ratés (le film chinois, ne revenons pas sur cet épisode traumatisant, et Teret, sur le conflit en ex-Yougoslavie) auront des prix, ça me permettrait de les voir le lendemain. Mauvais calcul. On nous montre un petit making of de la section de l’année, et c’est la remise des prix. Noé, qui remporte le prix « mondial », pleure sur scène ; on l’applaudit chaleureusement. C’est gonflé de choisir Climax comme meilleur film de la sélection. On se retrouve comme des imbéciles quand on apprend que le film qui a gagné le label Europa est celui que l’on verra après la cérémonie, en clôture. Bon ça a l’air chouette. Salvadori sans surprise gagne le prix SACD, il explique qu’il est content d’avoir vu Noé pleurer.

Pout le dernier round de Waintrop (standing ovation pour celui qui signait sa dernière sélection à la Quinzaine), Bonello fait monter sur scène ses deux chouchous, Houda Benyamina et Rachid Djaïdani. La première fait un discours dans lequel elle ne manque pas de rappeler au délégué général de la Quinzaine qu’il a « du clito », le deuxième le remercie pour lui avoir permis de « remplir le frigo » et « le caddie au marché d’Aligre ». Bonello pleure dans son coin. Lui, je l’aime bien.

C’est parti pour la clôture. Faut-il vraiment parler de Troppa Grazia ? On nous avait promis une bonne comédie italienne. Aïe. Donc c’est l’histoire d’une femme qui élève une ado (ce ne sera jamais que la quinzième dans ce festival) et qui est géomètre. Un jour, elle voit la Vierge, et au début elle y croit moyen. Dès la première séquence, où elle s’engueule avec son ex, j’ai senti qu’il y avait un loup. C’est bavard, excessif, comme dans ces comédies italiennes des années 2000. Ni chien ni chat. Le reste sera à l’avenant. Mes yeux se ferment parfois. Je me rends compte que je me fiche de savoir ce qui va advenir de ce personnage qui est pourtant bien interprété par Alba Rohrwacher. Je me rends compte surtout que si elle finissait brûlée à l’essence ça ne me toucherait même pas.

Dernière fois qu’on grimpe ces foutues marches dans l’année. On espère revenir en 2019, découvrir la première sélection de Paolo Moretti. On rentre, nos copains débriefent le Labaki, ça a l’air nul. On fait un tour sur Twitter, c’est dithyrambique. Palme d’or pour le gamin qui raflerait le prix à notre chouchou du Garrone. À même pas deux jours du palmarès, tout est encore ouvert. On regarde les films qu’on va réussir à rattraper le samedi. Le petit sprint de fin de festival. Ça va être bien.