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Journal de Marine, jour 7 : Cannes, terre de contrastes

Aujourd’hui, c’est grasse matinée. Je me lève à 9 h 30, pour une journée à Cannes c’est tard. Il y a des employés des différents staffs de plages qui se lèvent à 6h pour accueillir les livraisons le matin et font quand même les fêtes. Ce sont tous des jeunes. Je vieillis, moi. À 9 h 30 je ne suis pas au meilleur de ma forme. Au Palais, je récupère mes invitations (j’ai tout eu, ce qui veut dire que le gros de la troupe sera passé). Un vigile me félicite parce que j’ai mis un t-shirt Star Wars. « J’espère qu’il y en aura plein d’autres ! », me lance-t-il. Moi j’espère qu’il pourra voir le film. La queue de la Quinzaine est vide. Y a un truc pas normal. Il faut dire que mon programme ressemble au parchemin d’une carte au trésor et les horaires ont été effacés par la pluie. Je suis venue pour 11h, le film est à midi… Pas grave, on se rapatrie sur la plage Nespresso, cappuccinos et croissants. Plus de jus. Les serveurs sont très gentils mais pas très rapides. Je trouve heureusement une table qui a l’air réservée aux interviews, du coup je suis à côté des entretiens avec deux blondinets aux cheveux oxygénés. Renseignements pris, ils viennent défendre un très bon film. Que je ne verrai sans doute pas. Il y a un yacht argenté, on dirait celui de Dark Vador.

À Cannes, c’est tout ou rien. Soit c’est gratuit, soit c’est très cher. Les mendiants côtoient les fêtards en costume Prada. Et c’est sans compter les films.

J’ai gagné 4,40 euros à l’Euromillions, je me sens riche. Dans la file de la Quinzaine un journaliste presse bleu cherche son chemin. « What are you looking for ? » « The Chinese movie ». Bon alors nous ça s’appelle El Motoarrebatador, il y a peu de chances que ce soit chinois. Un film dont on n’attend rien. Encore la playlist de Carlos Diegues. C’est argentin, et c’est franchement une bonne surprise. Le pitch est nul : Miguel, voleur à l’arraché, est rongé de culpabilité quand l’une de ses victimes est grièvement blessée. Les noms d’oiseaux volent. Il y a Ducon, Pouffiasse, Rouquin… Le scénario est surprenant, toujours sur le fil, réussissant à maintenir le doute – et le suspense – sur les relations entre les personnages. Les acteurs sont super, la vieille dame a une drôle de voix, elle est presque angoissante tant on est en empathie avec notre Miguel. À la fin, le personnage s’enfonce dans la forêt, j’ai pensé au film de Debra Granik de l’avant-veille. Ça filme un peu de travers, mais c’est un effet, ça colle avec la musique western qui agrémente le tout. Et derrière tout ça le contexte économico-politique argentin reste lisible. Bonne surprise.

Un sandwich au soleil et nous revoilà dans la file avec des classes de lycée pour le film queer de la Quinzaine, Carmen y Lola. Je vais aux toilettes du Marriott, à côté, il y a Matuidi dans le hall. Bon à mon avis il ira plutôt voir Star Wars. Quand les lycéens entendent ça, ils filent à l’hôtel, manque de bol il est déjà parti.Carmen y Lola, c’est notre dernier film en espagnol. Le pitch ? Une histoire d’amour entre deux adolescentes dans le milieu gitan.

À Cannes, on peut détester ou adorer un film.

1. Donc si vous avez vu Rafiki, le premier film kényan de Un certain regard, c’est la même histoire. Deux nanas qui tombent amoureuses dès le premier regard et se bécotent loin de leurs familles qui sont fondamentalement homophobes. Sauf qu’une commère va raconter l’histoire, l’une des filles va être exorcisée, et finalement elles devront accepter leur différence. C’est filmé caméra à l’épaule – mal de tête… -, ça explique tout parce que le spectateur est considéré comme un idiot : « Tiens, on va manger du poulet » et on nous montre du poulet. Les héroïnes ont la sexualité de gamines de 12 ans… C’est niais.

2. Cette année, les différentes sélections s’emparent de la question homosexuelle dans des premiers films touchants. Après Rafiki, évocation lumineuse de la naissance de l’amour dans un quartier de Nairobi, c’est au tour de la Basque Arantxa Etchevarria de nous livrer une vision très personnelle, caméra à l’épaule, de l’initiation à l’amour dans le milieu gitan. Un long métrage solaire, pudique, où tout passe par les regards et de petits gestes. On notera la performance de non-professionnels à la sincérité émouvante. La cinéaste choisit de montrer le quotidien jusque dans ses infimes détails, comme pour mieux nous immerger dans la communauté gitane.

Bon donc après Carmen y Lola on se précipite dans les escaliers. On croyait bêtement que le Tout Cannes de la critique serait au film de Philippe Faucon, en fait personne n’en a rien à faire. C’est bête parce que c’est un bon 4 étoiles, ce Amin (photo). Un exemple. Tout est vrai, aucune esbroufe. Ça raconte la vie d’Amin (Sans blague !), un Sénégalais qui travaille en France pour faire vivre sa femme et ses trois enfants restés au pays. À travers ce personnage, le film aborde aussi le destin d’une femme séparée de son mari (Emmanuelle Devos, toujours merveilleuse) qui partage la garde d’une ado un peu pénible qui répond par oui ou non les yeux sur son téléphone ; le sort de la femme d’Amin, qui au Sénégal doit se battre pour imposer ses idées dans un monde que veulent gouverner les hommes ; celui du contremaître d’Amin qui découvre que parce qu’il a travaillé au noir toute sa vie il ne touchera qu’une ridicule retraite. Le récit paraît simple, c’est pour mieux nous déchirer dans les dernières minutes. Je ressors renversée.

Je suis contente parce que cette année la sélection française à la Quinzaine a de la gueule. Entre Noé, Nicloux, Salvadori et Faucon, on a de l’éclectisme et des propositions franchement enthousiasmantes. Je suis plus réservée sur le Gavras, mais j’ai quand même ri. Un verre de vin au Beefhouse (mouais, cherchez le lien) et on repart vers notre pizzeria préférée. On embête le serveur pour qu’il bouge quatre tables de place. Ben non, finalement on se pose là où il fait chaud. Ça rigole bien à table, et on bouge dans le bar à côté. Un confrère fait valser la table et casse sa pinte. Pour le consoler, on lui sert un galopin. Alors ça je connaissais de nom mais j’avais jamais vu. C’est un verre de 15 cl de bière. On dirait une boisson pour enfant, ça nous fait bien rire. On rentre à l’appartement, j’écris ce texte. Il est 1h. Un monsieur passe dans la rue avec son sac à dos et me demande où est Saint-Tropez.