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Journal de Marine jour 6 : Climax

C’est le milieu du festival, même pas une semaine qu’on est là et physiquement on commence à accuser le coup. Kore-eda, à 8h30 ce matin, en a fait les frais. Dur de rester éveillé au début – les sièges sont confortables – et donc d’avoir un avis éclairé sur le film, il faudra le revoir à Paris ! C’est l’histoire d’une famille qui vit de petits larcins et de beaucoup de tendresse. La mise en scène est, comme toujours chez le Japonais, précise et pertinente. C’est triste et délicat, drôle aussi, et la fin m’a presque tiré des larmes. La journée s’annonce humide.
Toute la Croisette s’est réfugiée à la plage du Gray d’Albion, siège du CNC à Cannes, pour y discuter parité au cinéma. Je parviens à me glisser dans un coin de la salle, à attraper un bout de papier, le Dictaphone est allumé. J’ai raté l’intervention de la Ministre mais je peux imaginer ce qu’elle a dit, vu qu’elle a répété la même chose aux caméras de BFM après. Une table ronde réunit plusieurs personnalités du mouvement Tims’up aux États-Unis et en Grande-Bretagne ainsi que ses déclinaisons grecque, italienne et espagnole. Je ne reconnais que Jasmine Trinca, venue pour l’Italie, qui expliquera combien il est difficile de changer les mentalités au pays des soirées Bunga Bunga. Céline Sciamma et Rebecca Zlotowski conduisent la conversation. La Britannique Kate Kinninmont rebondit sur l’affaire Weinstein : « le pire, ce n’est pas les personnes qui n’ont pas parlé pendant toutes ces années mais celles qu’on a fait taire ». Il y a de l’émotion, de la bienveillance et de l’enthousiasme autour de cette table. La Ministre disparaît un quart d’heure. Ça s’anime, les télés débarquent. On m’avait promis « du gros lourd » en « off ». Pas si off que ça a priori. Je fume une cigarette à l’entrée de la tente quand arrive le jury de la Compétition officielle. Cate Blanchett ne veut pas être filmée « parce qu’elle est avec son enfant ». Ça peste : « Mais pourquoi elle est venue avec ? » Finalement elle l’abandonne et les voilà qui me passent devant, tous. La scène ne durera pas plus de dix minutes. Le jury rentre sous les applaudissements, au-dessus de nous c’est l’averse. Un énorme bordel au milieu duquel Thierry Frémaux, Charles Tesson et Paolo Moretti réussissent à dire quelques mots. On enchaîne sur le photocall, le jury repart aussi vite qu’il est arrivé, sauf Léa Seydoux qui, sympa, répond à des journalistes. Je sens que choper une interview va être compliqué, j’ai déjà failli me faire éborgner deux fois par des caméras, et j’ai besoin de mes yeux pour la suite.
D’abord, on récupère les invitations pour la fête du soir, puis on va chercher un sandwich au dessus de la Quinzaine. Il m’explique qu’il fait des ristournes aux habitués et me conseille la tarte aux myrtilles. Par sécurité, je refuse poliment. On va voir Comprame un revolver entourés d’ados. Ils parleront pendant tout le film, la poisse ! On débriefe de nouveau le Noé, pour en dire du bien. Superbe Climax et climat pourri, pas grave, on a envie d’une bonne surprise à l’écran. Euh… C’est un film mexicain auquel je n’ai rien compris. Le père s’en prend plein la figure, la gamine est un garçon manqué, un de ses amis a perdu un bras. Le réalisateur a fait jouer sa fille, il aurait peut-être dû faire un casting. Au moins, on révise notre espagnol.
Quand je sors, la queue pour le Salvadori, précédé d’excellents retours, est longue comme un jour sans pain. Détresse. C’est le moment d’appliquer la bonne vieille technique du « mes amis sont devant ». En plus, là, c’est vrai, et on dirait que le stock d’invitations rouges n’a pas survécu à la soirée de la veille. Damien Bonnard n’est pas là, c’est dommage j’adore cet acteur. En liberté, c’est l’histoire d’Yvonne, une policière qui découvre que son mari, flic et décédé deux ans plus tôt, était un gros ripou. Du coup elle essaie de se rattraper auprès du mec qui est allé en prison à sa place. La meilleure comédie que j’ai vue depuis longtemps. Les dialogues sont savoureux et ce n’est jamais démagogique.
Pas le temps de les applaudir, je me retape ces maudites marches. En fait j’aurais pu prendre mon temps il n’y a personne. Savona s’est trompé de queue et moi, débile, je lui lance en angliche : « You’re in this line ! » Le mec parle couramment français et normalement je suis « fluent » en italien. La honte. Il y a un type qui sirote son vin blanc dans la file, de suite ça fait soirée.
La cérémonie du 50e de la Quinzaine est très émouvante. Mon voisin bondit de son fauteuil comme un clown de sa boîte quand il entend le nom de Gilles Jacob, présent dans la salle. On nous montre une « conversation » cinématographique. C’est top. Je suis comme Waintrop, quand j’entends la petite musique du générique, je me sens chez moi. On prend une photo des dizaines de réalisateurs réunis sur scène. Laurent Bouhnik lève le poing, imité par d’autres.
Ce merveilleux gâteau c’est un titre intrigant. Tu t’attends à une version belge du « Meilleur pâtissier », mais en fait c’est un programme de courts métrages sur la colonisation belge. Mais c’est vraiment bien. Le petit porteur de cendrier m’a émue de ouf, pour parler comme mes voisins du Mexicain. C’est étrange d’avoir cette idée de film, mais Cannes est aussi fait pour des films comme ça.
On m’a vendu une navette, en fait j’ai le temps de rentrer à l’appart (vive le vélo) et de me faire deux steaks hachés. J’ai bien fait parce qu’à la fête – la villa est à cinq minutes de l’appart, le bonheur ! – il n’y a que du sucré. Je découvre les queues de castor, une pâte au sucre garnie, c’est très bon. Un truc canadien. Les gens ont besoin de lutter contre le froid là-bas. À Cannes on lutte contre le froid, la fatigue, l’ennui, et si tu n’es pas dans une forme olympique une queue de castor c’est exactement ce qu’il te faut en fin de journée. Ici ils ont loué des toilettes qui sont plus classe que celles du Mariott. On n’y fait même pas la queue. On a réquisitionné trois coussins, on est bien. On danse avec le môme de Climax sur la musique de Climax. On aimerait rester plus longtemps.