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Journal de Marine jour 5 : Rester zen

Cannes pluvieux, Cannes moins jeune. Ce dimanche, on a sorti les pulls, les cirés, les parapluies. Le matin, il y a un rayon de soleil. Sur la plage, un monsieur sculpte un Bouddha en sable. Moi aussi, je vais essayer de rester zen. Je n’ai pas eu le courage de me lever à 7 heures pour aller voir le film de Gaspard Noé. Je commence (tard) avec Weldi, dont je n’attends pas grand-chose. Mon siège habituel est cassé ! Rester zen. Le film commence, et c’est une belle montée émotionnelle. C’est l’histoire d’une petite famille – Papa, Maman, Sami qui s’apprête à passer le bac. Ils mènent une vie tranquille, ennuyeuse même. Le père s’apprête à prendre sa retraite. Il aime passer du temps avec fiston. Mais un jour, Sami a disparu en laissant une lettre : il est parti en Syrie. Le récit semble d’une étonnante simplicité. Surtout, Mohammed Ben Attia signe un film au réalisme bluffant. L’acteur principal livre une belle performance. C’est poignant, et maintenant je sais comment faire si jamais me venait la lubie de partir en Syrie. Mais en sortant, c’est la douche froide. La Croisette s’est noyée, on a perdu cinq degrés. On cherche un endroit où s’abriter et on échoue dans une espèce de sandwicherie. Je craque pour un truc bien sale, des pâtes cheddar crème fraîche.

Il y a beaucoup de fromage. Le fromage, c’est comme le café, c’est la vie. Il faut essayer de rester positif. Le matin, à la borne des invitations, j’ai eu la belle surprise de découvrir celle de Solo. Parce que les films d’auteur c’est bien, mais un bon Star Wars ça fait le métier aussi. J’ai continué en vain ma quête de fontaines à eau. On m’a dit de faire un billet.
On va voir le film de Debra Granik. Maintenant avant les films on a droit aux playlists de réalisateurs, avec en général un mot doux ou un commentaire. Après les petits cœurs du Belge de Jaco Van Dormael c’est au tour du Brésilien de Carlos Diegues.

Il a fait une double playlist, brésilienne et internationale, avec des commentaires comme « le soleil dans la peau », « la politique du bonheur »… On ne connaissait pas Angel des Stones (« rêver avec un ange »), en fait c’est juste une faute de frappe. Mrs Robinson ? « Pour se souvenir des années 1950. Bizarre.

On regarde le bien nommé Leave no Trace. Les scènes dans la nature sont très belles, mais je sens la digestion du cheddar qui me travaille. Je somnole. Cette année, la Quinzaine aime la forêt. La jungle de Nicloux, la forêt de Cosmatos dans laquelle vivent isolés Nicolas Cage et sa compagne, et maintenant celle, humide, de l’Oregon. On est raccord dedans dehors. Dans le film de Debra Granik, il pleut tout le temps. Encore un film qui va me donner envie de faire pipi. Ils ont une technique : mettre un sac plastique entre la chaussette et la chaussure. Si la météo continue à jouer avec nos baskets, on essaiera. Rester zen.

Ma patience sera mise à rude épreuve dans la queue du film suivant, le Climax de ma journée sans aucun doute. À Cannes les places sont parfois chères et les gens sont prêts à tout pour avancer dans la file. Il y a beaucoup de techniques. La première, c’est de fixer quelqu’un devant, en prenant l’air très sérieux pour le rejoindre en se dépêchant et en grommelant de vagues excuses. Sous-entendu : moi je bosse, je ne fais pas ça pour m’amuser mais j’ai quand même une ventouse au début de la queue. Solution deux, la plus pratiquée : se greffer à des personnes. La meilleure solution c’est d’arriver avec au choix un sandwich, une bouteille d’eau, n’importe quoi, pour donner l’impression que vous étiez là depuis le début mais que vous vous êtes dévoué pour aller chercher de quoi survivre. Il y a aussi la bonne vieille méthode des retrouvailles avec un ami qu’on n’a pas vu depuis dix ans. « Incroyable, tu es là ! » Personne ne va prendre le risque de rompre ce moment magique et l’air de rien vous restez sur place. Et puis il y a la troisième solution, que je ne connaissais pas et qui a bien marché avec deux bonnes femmes. Se mettre un peu sur le côté – « On est quand même mieux au soleil ! » – et se mêler dans la masse dès que ça commence à avancer. Bref, nous étions 500, nous nous vîmes 3000, et j’ai bien cru que je n’allais pas rentrer, d’autant que visiblement on avait distribué à foison des invitations rouges prioritaires. Un parterre acquis à Noé. Rester zen. Reléguée au balcon, je m’énerve un peu. Ca prend du retard. Je dois aller rattraper « Teret », un truc avec un chauffeur de camion pendant le conflit en ex-Yougoslavie. Un quart d’heure. Une demie-heure. Enfin Noé monte sur scène, il invite tous ses danseurs ! Trois quarts d’heure. Alors j’aime beaucoup son film. C’est complètement barré, les scènes de danse sont dingues. On n’a pas le droit de raconter la fin et je serais bien en peine de raconter le reste. Disons que c’est une fête qui tourne mal. La salle est chaude comme la braise. À la fin, les danseurs font le show, c’est assez énorme. J’ai raté mon Teret. Pause repas, ça fait du bien, avant d’enchaîner sur la fête de la Semaine. On a trois cartons pour six personnes, ça passe. Là, on maîtrise les stands, c’est toujours les mêmes. La crevette ananas est bof, la crevette panée est une tuerie. J’aurais dû me greffer au serveur. Pas le courage de faire la queue pour mon burger sans tomate. Il recommence à pleuvoir. Cannes plus vieux, Cannes heureux, quand même.