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Journal de Marine jour 3 : Toutes premières fois, toutes toutes

Ah, enfin du romantisme ! Ce matin, on se lève tôt pour aller voir « le film carré en noir et blanc » : Cold War. Vendu comme ça, « sexy » n’est pas le premier mot qui vous vient en tête, et pourtant Pawel Pawlikowski réussit à nous embarquer dans cette love story musicale entre une chanteuse de folklore polonais et un pianiste ténébreux. C’est sa première sélection cannoise. Ça transpire de sentiments, mais ça fait du bien. Derrière tout ça, il y a quand même un sacré contexte avec la récupération stalinienne de la musique populaire. Pour citer OSS117, « quelle histoire, ça aussi ! » Et puis, le style du cinéaste d’Ida, avec ces cadres magnifiques, hyper construits, est stimulant. Étonnamment ça me fait penser à La la land. Seul problème : on m’a piqué ma tablette à l’entrée pour la mettre à la consigne et je me retrouve à taper mes petits papiers sur mon téléphone. Galère, d’autant que je me trompe d’escalier pour sortir.

Bon, je retourne en Debussy (la grande salle bis du Palais des festivals) pour Mon tissu préféré, un premier film… et pour récupérer mon matériel. Dans la queue on discute survivals avec mes voisins. « Tu vois, le film où le mec nage dans la Baltique ? – Tu vois, le film où le gars se coupe un bras ? » Je suis dans la salle, prête à être éblouie. Grosse déception. Mon tissu préféré, c’est l’histoire d’une fille syrienne travaillée par ses hormones alors que sa sœur est sur le point d’épouser un homme qui a eu la bonne idée de partir vivre aux États-Unis. L’actrice a deux expressions : la moue et la moue un peu concupiscente quand elle fantasme une passion avec un blondinet moustachu. J’avoue que j’ai un peu dormi. L’an dernier je n’avais vu qu’un film à Un certain regard, et ça avait fini Caméra d’or. Bon là ça n’arrivera pas. Et je n’ai pas compris le titre donc ça m’énerve.

Du coup, on mange un bout – ma toute première glace du festival – et on continue avec les découvertes. Le meilleur endroit pour ça c’est la Semaine de la critique. On commence avec Scherehazade, titre poétique pour une immersion à Marseille. Toute l’équipe du film est là, le réalisateur, Jean-Bernard Marlin – JB pour les intimes – a casté une bande de jeunes amateurs qui s’expriment avec un délicieux mélange de wesh wesh et d’expressions phocéennes. Une des actrices explique que JB a respecté la nature et la personnalité de ses personnages. On espère que ce n’est quand même pas trop fidèle, parce qu’ici, les garçons dealent et les filles tapinent. C’est bien rythmé sans verser dans l’écueil de nous coller de la musique urbaine. Il y a un côté doc, surtout à la fin. Les deux rôles principaux sont vraiment sympas et attachants, l’image est très réussie, chargée de soleil et de moiteur. Ça y parle de précarité, d’instinct grégaire mais aussi beaucoup d’amour. Comme dans le Pawlikowski, le héros masculin sera prêt à renoncer à sa liberté pour l’amour de sa dulcinée. Chouette.

Une menthe à l’eau au bar d’à côté et on est reparti. Charles Tesson nous explique qu’il a été sélectionné dans l’équipe nationale lusitanienne, il nous montre son nouveau maillot (photo). On veut le même. Diamantino, c’est le récit loufoque, délirant et très poétique, d’un footballeur qui fait perdre l’équipe du Portugal à la finale de la coupe du Monde en ratant un pénalty. La honte, surtout face à… la Suède. Le même jour, son père meurt et ses deux sœurs cinglées prennent le pouvoir, alors que les services secrets enquêtent sur des histoires de blanchiment d’argent. Le truc le plus fun du film c’est que le génie sportif de Diamantino, un sosie de Ronaldo, se manifeste alors qu’il imagine la pelouse envahie de fumée rose tandis que ses adversaires se transforment en énormes chiots poilus. Énorme, c’est le mot, et le récit va de surprise en surprise. Et puis je suis super contente parce que j’ai réussi à récupérer le maillot de foot donc je vais pouvoir frimer avec demain sur la croisette. Cannes, c’est fait pour ça : voir des récits qui sortent des sentiers battus quand on a la tête dans le guidon cinématographique, quand on veut être stimulé. Et puis un peu ses à-côtés.

Le film du soir, c’est Joueurs à la Quinzaine. C’est un premier film. Et pour beaucoup c’est aussi un premier film à la Quinzaine. Parce qu’il faut savoir qu’à Cannes, selon le badge que vous avez, vos chances d’entrer dans la salle peuvent être réduites. Donc là il y a tout un tas de gens qui pensent qu’avec un badge « festival » ils sont prioritaires. Du coup je me retrouve à faire panneau signalétique : « Madame, montrez-moi votre badge, non, vous, c’est de l’autre côté. Ah, vous, vous avez une invitation noire ? Ce sera derrière. Pas d’invits pas de badge ? Ben allez prendre l’apéro. » Les séances du soir, tout le monde veut en être parce qu’il n’y a pas de solution de repli. Du coup c’est un peu comme les queues des téléskis, ça se bouscule et ça triche. Certains prennent un air très sérieux en expliquant qu’ils connaissent quelqu’un. Ouais, moi aussi je connais quelqu’un je ne suis pas née sur Mars. J’ai mon siège fétiche. Les acteurs attendent, je suis un peu vexée parce que Tahar Rahim ne me reconnaît pas. Alors Tahar Rahim, c’est le De Niro français. Il est excellent dans le film, c’est lui qui amène la tension. Du coup dès qu’il n’est pas là ça devient fade et le film s’étire dans sa deuxième partie. La première partie du film est vraiment très réussie, avec des plans séquences géniaux sur l’univers du jeu, après c’est plus attendu. Mais j’ai eu l’impression d’apprendre des trucs.

Je sors de là, mon coéquipier est au taquet : ce soir, c’est soirée Diamantino, foot et mojitos. On se faufile dans la foule compacte pour rentrer (le gars devant moi mesure 2 m 20, sans blague…) mais avec le carton ça passe comme papa dans maman. On se marre bien, la musique est sympa, il y a des gaufres et un ballon de foot. On se prend en photo sur le lit de Diamantino et devant les affiches du mec en slip. Les réalisateurs sont à fond, ça danse, ça rigole. Il y a une fille qui s’extasie parce qu’elle ne doit pas payer pour le champagne. C’est chouette Cannes, surtout quand c’est la première fois.

 


©photo La Semaine de la Critique