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Journal de Marine jour 2 : le monde c’est moche (et ça ne fait que commencer)

À chaque Festival de Cannes, on essaie de dégager des « tendances » comme on dit. Ce jeudi, j’ai vu quatre films et franchement bien malin qui saurait leur trouver des points communs. Mais je ne pourrais pas dire que la journée n’avait ni queue ni tête. Parce que, justement, j’ai commencé par prendre un gros coup de sac dans la mienne, de tête. J’étais tranquillement assise à une place stratégique de l’orchestre du Grand Théâtre Lumière – tout au fond, à un niveau où je pouvais en cas de nécessité escalader mon fauteuil pour courir vers la sortie – en train de converser avec un très gentil monsieur quand une dame a demandé à ce que je me décale pour être à côté de ses fils. Comme je peux être sympa, j’ai accepté mais en se retournant elle m’a balancé dans la caboche le sac qu’elle tenait en bandoulière et qui était vraisemblablement lesté de plomb. Aïe ! Heureusement les fauteuils de l’orchestre sont confortables, et c’est passé pendant la projection, un premier film égyptien. Alors on a l’impression que le budget robes et costumes du jury cannois suffirait à couvrir les frais de production de Yomeddine, un road movie avec un lépreux et un gamin noir (Obama, « comme le mec à la télé ») à la recherche de leurs familles, qui voyagent avec un sympathique petit âne à la crinière orange, Harby. Pour éviter les problèmes, ils font semblant de s’appeler Mohammed (bon à savoir si vous projetez un voyage au pays des pyramides). Le film me laisse un peu sceptique. Le réalisateur a 33 ans, et il choisit ce sujet-là. Bizarre. Et pour un premier film, la mise en scène est très banale. Et puis il y a un truc qui m’énerve c’est qu’à chaque fois que la carriole se met en marche on a droit à un peu de musique, puis ça s’arrête, on a des dialogues, puis re-séquence musicale dans la carriole et ainsi de suite. C’est comme les « regards circulaires » dans les romans, vous finissez par vous focaliser là-dessus et ne voir que ça au détriment du reste. Évidemment, c’est touchant, ils sont même assez drôles, mais le monde ne le leur rend pas et ils vont s’en prendre plein la figure. Au point qu’à la fin ils sont pressés de retourner sur leur montagne de déchets et dans leur léproserie, c’est dire. La dame qui a tenté de me décapiter propose de m’offrir un café et des bonbons au Marché du film, je dois décliner, faute de temps.

Aujourd’hui je ne me laisserai ni affamer ni assoiffer. J’achète un hot dog – ici ils ne mettent pas de fromage, mais la saucisse est bonne -, une bouteille d’eau et on est reparti à l’autre bout de la Croisette. Je récupère mon petit vélo sur le chemin, que j’avais lâchement abandonné sur un piquet près de la Quinzaine, et je file à la Semaine de la critique. La queue grossit mais j’ai le temps pour un café. Alors si l’équipe du stand de sandwichs est au taquet pour servir trente personnes en cinq minutes, ici ce n’est pas la même histoire. Il y a une serveuse qui se plaint parce qu’une dame a demandé deux cafés bien chauds « comme si on était lentes ! » Non mais bon ça fait cinq minutes que j’attends de payer mon expresso. Mais aujourd’hui j’ai décidé d’être sympa.

À la Semaine on rattrape Wildlife, le film d’ouverture. L’acteur Paul Dano, tout mimi avec son polo et son pantalon bien repassés, est venu présenter son premier long métrage. C’est l’histoire d’un ado qui découvre que sa mère trompe son père, parti combattre le feu dans la montagne, avec un mec qui fume des cigares. Cela se passe dans le Montana, mais il n’y a pas de cowboys. Le gars qui fume des cigares est imbuvable. Alors voilà un film très propre, qui a clairement fait des économies sur le budget figurants. C’est  bien fichu, Carey Mulligan joue une mère qui choisit de ne pas travailler pour s’occuper de son fils de 14 ans (Au secours). Elle a l’air presque vieille et Jack Gyllenhaal est super, surtout quand il pète les plombs. Mais j’ai du mal à croire à ce personnage d’ado timide qui fait bien ses devoirs, qui n’a pas d’amis, qui ne fait jamais de bêtises… C’est les années 1960, l’époque des polos bien repassés. D’ailleurs le gamin a des faux airs de Paul Dano, un peu naïfs.

J’aime bien mais je m’attendais à un peu plus de folie. Ça tombe bien, c’est le thème des deux films projetés à la Quinzaine. Tranquillou la queue du Nicloux, du coup je peux m’asseoir dans mon fauteuil préféré, proche des toilettes et de la sortie. Mes camarades me rejoignent, je sens que ça ne les enchante pas d’être au fond mais bon. Ça discute plans fêtes, le Dano ne suscite pas un enthousiasme dingue. Pas fou. Mais Les Confins du monde, voilà un film dingue. Gaspard Ulliel joue un soldat qui émerge d’un charnier pendant la guerre d’Indochine. C’est poisseux : on entend son corps qui frotte les cadavres humides, le travail sur le son est formidable. Nicloux va jusqu’au bout de son enfer, on pense à Apocalypse nowAguirre, Sorcerer… ces mecs qui deviennent fous dans la jungle. Là, j’y crois. Ça sent la sueur, le sang, le sexe. Les décors sont superbes, toutes les scènes dans la jungle sont réussies. Gaspard Ulliel parle comme Belmondo jeune, ça me fait un peu bizarre au début mais ça passe. Depardieu fait son Brando (même s’il n’a pas été jusqu’à se raser le crâne) mais son personnage ne sert pas à grand chose, c’est un philosophe et le film justement est excellent parce qu’il n’est pas intello. Âmes sensibles s’abstenir, quand même. Ça parle beaucoup de bites : il y a un soldat qui se tripote des que le régiment est au lit, un autre qui se fait mordre le sexe par une sangsue (ça a l’air de faire très mal…) Les femmes prennent cher aussi. Je sens mon estomac gargouiller.

On termine la soirée avec Petra, de Jaime Rosales (photo). J’ai accepté de quitter mon fauteuil fétiche. Trop sympa. On regarde dans quel restau on ira dîner ensuite. Il y a le Jaipur, le Palais de Jaipur… Ça nous occupe bien un quart d’heure et finalement on décide qu’on appellera les autres en sortant. Waintrop accueille l’équipe sur scène, applaudissements polis jusqu’à l’arrivée de l’acteur Joan Botey, célébré sous les viva par la rangée d’Espagnoles derrière nous. C’est son premier film, alors on se demande pourquoi un tel enthousiasme. Demain, j’enquête. Il a l’air gentil. C’est que le film n’a pas commencé. Alors on a dit que la famille de Wildlife avait des problèmes ? Ce n’est rien à côté du Rosales. Attention spoiler. C’est l’histoire d’une femme qui s’incruste dans l’atelier d’un artiste contemporain. Alors la bonne couche avec le patron qui est le père de la jeune qui veut pas coucher avec le fils qui sait pas que c’est sa sœur mais en fait c’est pas son père et en fait c’est le père et c’est pas son fils et à l’arrivée on a quand même trois morts. J’ai bien rigolé mais on m’a dit en sortant que ce n’était pas fait pour être drôle. La caméra filme le potager, on ne sait pas trop pourquoi.

Finalement, on a mangé un burger.