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Journal de Marine jour 10 : montées diverses

Ça y est, c’est la fin. Les premiers départs du festival et le royaume des « dernière minute », ces personnes qui colmatent les trous du parterre cannois dans le dernier quart d’heure. Quand je n’avais pas la possibilité de retirer des invitations, j’ai beaucoup pratiqué. Souvent on vous colle dans un coin duquel vous voyez le film complètement de travers, et quand vous avez de la chance vous atterrissez à l’orchestre juste devant le jury. Pénurie de café à l’appartement. Je prends du thé, il faudra que je pense à passer aux toilettes avant le film !

Donc je vais voir Capharnaüm (photo). J’en parle parce que ça va avoir la Palme d’or. C’est l’histoire de Zain, un gosse qui intente un procès à ses parents pour l’avoir mis au monde. Il faut dire qu’il y a de quoi : sa famille, c’est un peu les Groseille puissance dix, très pauvres et très cons puisqu’ils ne font même pas des gosses pour toucher des allocs. Ils envoient les mioches bosser, déconseillent à Zain d’aller à l’école et vendent leur gamine de 11 ans à l’épicier du coin en échange de quelques poules. Après ils pleurent, parce qu’ils culpabilisent. Zain s’enfuit et est recueilli par une Éthiopienne sans papiers pour laquelle il fait du baby-sitting. Attention, explosion du quotient de mignonnitude du festival avec le bébé noir. D’ailleurs la réalisatrice l’a bien compris, qui le filme en train de faire des roulés boulés, en train de sourire, de boire son biberon… Pour le reste, c’est hyper misérabiliste, accompagné par un crin-crin arabo-déprimant, pour nous rappeler que c’est un film triste. Tout est moche dans la vie de Zain, mais au moins lui n’a pas des chicots. Il est débrouillard, il jure comme un charretier. J’ai lu le dossier de presse après, et la réalisatrice explique que ses acteurs ont des histoires similaires. Le fait de savoir que c’est un travail proche du documentaire rend la fin du film d’autant plus démagogique et presque indécente. J’aurais préféré un doc. À côté de moi, une jeune femme, dès les dix premières minutes, pleure comme un veau qu’on aurait séparé de sa mère. Longs applaudissements. Il paraît qu’à la projection officielle Cate Blanchett a fait un câlin à Nadine Labaki. Le palmomètre s’est enflammé.

Il est temps que je fasse acte de présence au vendeur de bagels à côté du palais. Le gérant me récompense d’un grand sourire, il est content de me revoir. On mange sur les marches de l’église en se déplaçant au rythme du soleil. Aujourd’hui, c’est cool. On reparle du Labaki, et on va se mettre dans la file du film russe. Comme c’est la seule représentation, il y a montée des marches de l’équipe et tout un tas de personnalités, du coup le niveau de sécurité est tel que je dois faire une boucle de 500 m pour arriver à me mettre dans la bonne file. Je lance des blagues aux vigiles mais ça ne les fait pas rire. À la sécurité, un monsieur inspecte ma lampe de vélo, croyant à une arme. Il y a beau y avoir partout des panneaux pour rappeler que les selfies sont interdits, c’est la fête de la photo souvenir sur les marches. Le truc un peu tâche c’est que parmi les quelques personnes sapées comme jamais il y a beaucoup de gens comme moi, en jean et t-shirt, qui rendront le résultat moins glamour. Dans la salle, on voit la montée des marches, il y a des gens connus comme PPDA ou Laurent Cantet (pas des grosses stars non plus) et tout un tas d’anonymes. Les caméramen filment les jeunes femmes aux postures aguicheuses, celles qui dansent en se filmant sur la musique pop diffusée, mais quelquefois ils se loupent et filment une bonne femme qui vient se s’acheter des capsules Nespresso. Il y a aussi Miss Elegance (je ne connaissais pas), avec une robe dont le prix doit égaler le PIB du Kirghizistan.

Mon voisin au balcon est un Indien, il me demande si le film est français. On va voir Ayka, de Sergey Dvortsevoy. Je lui explique que c’est un film russo-kazakh sur une kirghize, ça ne le fait pas rêver. « Oh my goodness ! » me lance-t-il avant de m’interroger dessus. Il me parle de Gorbatchev. L’équipe du film monte les marches, mon voisin ne comprend plus rien : « Mais ils ont des têtes de Chinois ! » Le réalisateur a l’air dépressif. Ayka, c’est pas mal, c’est très cannois. C’est glauque. Mon Indien partira au bout d’une demie-heure. Les premières images sont marrantes, avec des bébés emmaillotés. Après, on suit Ayka, une Kirghize sans papiers qui s’enfuit de la maternité (sans son bébé), va plumer des poules mais n’est pas payée. Du coup, comme son marchand de sommeil lui réclame des sous, elle cherche partout du travail, tout en communiquant avec ses proches restés au Kirghizistan – on comprend que là-bas c’est encore pire – et en gérant comme elle peut des montées de lait (tiens, comme l’Éthiopienne du Labaki). C’est bien filmé mais on ne respire pas, tout est dans la même tonalité, très sombre, avec des Russes méchants ou inquiétants. L’héroïne est gentille mais on a du mal à entrer en empathie avec elle, parce qu’elle n’a aucun recul. Il y a des scènes fortes quand même. Et des petits chiots.

Deux films et on est lessivés. Le manque de café, et pourtant ce n’est pas ce qui manque dans ce festival où le stand de café du Palais fait office de point de rendez-vous permanent. À la Semaine, il y a un prix Nespresso, à la Quinzaine un prix Illy… Comme il est déjà 18 heures on passe à l’apéro – on reparle de Burning et de Capharnaüm – et je monte sur le rooftop d’un hôtel pour la remise du prix Cannes soundtrack. Je discute avec une Américaine qui est prof de fac à New York et qui a aussi un studio où elle monte des projets. Elle me raconte qu’elle a organisé un festival en juin, si je veux venir je suis la bienvenue. Elle aime le théâtre et fait plein de choses originales comme des espèces de battles entre acteurs pour décider qui sera la meilleure Lady Macbeth, c’est décidé à l’applaudimètre. La remise du prix dure trois minutes, c’est Leto qui a gagné. On va manger asiatique. Plus le courage d’aller à la fête de la Queer Palm, je suis sur les rotules. Demain, c’est séances de rattrapage et cérémonie. Même pas le temps de suivre le mariage du prince Harry.