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Journal de Marine Jour 1 : Plus on est de fous…

D’habitude, le premier mercredi à Cannes, je fais un tour de Croisette, je récupère mes badges, mes sacs des sélections, avec leurs dossiers de presse, leurs infos pratiques mais aussi leur lot de goodies. Cette année, le plus pratique est de loin celui offert par la Semaine de la critique : une batterie pour charger son téléphone. Quoique à l’usage, le machin pour faire des bulles de la Quinzaine peut aussi trouver son utilité dans les queues un peu ennuyeuses. Bref, cette année j’avais au contraire un mercredi bien chargé, puisque tout le monde a emboîté le pas à Thierrry Frémaux et avancé son programme. Mais d’abord, les problèmes pratiques. A 9 heures pétantes me voilà devant la Société générale. La foule devant attend ça comme l’ouverture d’un supermarché le black friday. C’est finalement mon tour, et un monsieur moustachu s’occupe de mon cas. « Ah la la, en ce moment, c’est vraiment pénible, avec tous ces abrutis qui descendent à Cannes (j’ai mon badge autour du coup, hein). Lundi prochain, ce sera pire, je crois que je vais me casser une jambe. » Et d’enchaîner : « Tous les journaux parlent des films (quoique, là encore…), alors qu’ils devraient parler du bordel que ça fout en ville ! » C’est sûr, ça passionnerait les lecteurs coréens de savoir que Marcel a eu du mal à garer sa camionnette à cause du changement de sens de circulation.

J’envisage brièvement de passer au Palais, mais la queue de 100 m m’en dissuade. D’autant que j’ai appris la veille au terme d’une enquête approfondie qu’on y avait supprimé la moitié des fontaines à eau, dont celle, très courue, du hall Méditerranée. Même les hôtesses l’ont mauvaise. « Je suis triste », m’expliquait une jeune femme brune, les yeux embués perdus vers l’ancien espace de la fontaine à eau. Même le « responsable des fontaines à eau », un jeune type avec des oreillettes dans les oreilles et des talkie-walkie dans les mains, ne sait pas où elles sont. Ce qui veut dire qu’il en reste… une, dans la salle de presse, à laquelle je n’ai pas accès. Il y en a peut-être au Marché du film mais je ne me sens pas de lancer une mission d’exploration de suite.

On enchaîne donc avec un petit déj’ sur la plage Nespresso. Ah, la perspective d’un cappuccino sur le sable ! Manque de bol, il suffit que je commande pour que les machines décident de faire sécession. Plus de courant pendant dix minutes. Allez, c’est juste un contre-temps, on en profite pour parler animation documentaire et météo et, à 10 h 30, direction la plage du CNC pour une table ronde sur le rôle des femmes au cinéma. La salle est pleine… de femmes, mais les techniciens sont quasiment tous des hommes ! Il y a Sylvie Pialat, qui parle très bien, qui raconte que quand elle se présente comme productrice d’un film les gens cherchent le mec derrière. Alors que c’est Sylvie Pialat ! On rigole, mais ce n’est pas drôle ! On repart avec des mots : « bienveillance », « sororité »… pour aller se mettre dans la queue de la Quinzaine.

 

Les jolis binômes de la Tunisia Factory

Alors là, c’est cool. Personne à la séance de midi, consacrée aux courts métrages de la Tunisia Factory. Le principe est franchement malin. Il s’agit d’aider les réalisateurs d’un pays choisi – la Tunisie donc – en leur collant un binôme d’un autre pays. Je ne sais pas si c’est comme dans « Wild » ou Top Chef, si les réals choisissent parmi les candidats, mais en tout cas les résultats sont là : quatre courts métrages bien fichus sur des thèmes très différents et avec des partis pris pertinents. Dans L’Oiseau bleu par exemple les gens sont presque tous habillés en bleu, dans des décors bleus. C’est marrant. Pendant la séance, des gens se lèvent en essayant d’être le plus discrets possible, ce qui commence à me mettre sur les dents. Parce qu’après, c’est le gros morceau de la journée, la case « people ».

D’ailleurs, je sors en quatrième vitesse sans attendre la séance de Q&A (les questions réponses, en français). Petite séance de cardio dans les escaliers de la Quinzaine et me revoilà dans la queue, pour Mean Streets cette fois, où grossit une foule plus ou moins organisée. C’est que les premiers jours tout le monde se trompe de file, surtout les gens qui ont acheté un ticket et se retrouvent relégués de l’autre côté avec beaucoup moins de chances de rentrer. Et aujourd’hui, on va avoir droit à une conversation avec rien de moins que la légende vivante Martin Scorsese. Le Tout Cannes veut en être. Emulation. Moi, j’ai faim, et j’ai soif. Heureusement, des confrères me sauvent de l’inanition avec un bout de sandwich à l’avocat.

 

Carré de luxe pour Scorsese

Mean Streets sur grand écran, c’est super chouette. Ce réalisateur ira loin. Après le film, constitution rapide d’un petit salon sur la scène – il ne manque que les plantes vertes – et les réalisateurs de la SRF arrivent. Du beau monde : Rebecca Zlotowski, Jacques Audiard, Cédric Klapisch et Bertrand Bonello. Pas moins de quatre ? L’explication vient de Zlotowski : ils sont « intimidés ». Alors qu’il n’est pas grand, Martin, et plutôt facile d’accès. Drôle, même. Surtout, il a préparé son intervention et prend même le temps de glisser un mot pour Pierre Rissent, décédé juste avant le Festival. À chaque réponse, il arrive à parler de films ou de réalisateurs français. Scorsese est très cinéphile et le fait savoir. Les questions sont parfois un poil intello (même Jacques Audiard a du mal à comprendre ce qu’il veut dire) mais ça passe, parce que Martin fait des blagues. Derrière nous, il y a un rang vide. On attendait des personnalités qui ne viendront jamais. Les ors du tapis rouge auront-ils eu plus d’attrait ? Sur la scène, ils ont eu droit à des bouteilles d’eau.

Une heure et demie plus tard, me revoilà dans la queue (oui, il faut être patient, à Cannes), pour la cérémonie d’ouverture. Avec, de nouveau, l’ami américain. C’est chouette de le voir ému quand il écoute le discours que lui ont préparé les coprésidents de la SRF, Rebecca Zlotowski, Céline Sciamma et Yann Gonzales, qui a carrément des trémolos dans la voix. Pourtant ils sont trois, ils peuvent se soutenir ! Scorsese tient le mur juste à côté de moi alors je mitraille, mais toutes mes photos sont floues, c’est con. Enorme standing ovation cette fois encore, j’ai bien cru qu’on allait casser le plancher. Long et beau discours de Scorsese qui remercie tout le monde, de Pierre Rissent à Edouard Waintrop en prenant le temps de parler d’une tripotée de cinéastes passés par cette sélection.

 

Trop, c’est trop

L’idée, cette année, est donc de s’y mettre à plusieurs. Ciro Guerra est venue avec sa coréalisatrice, Cristina Gallego. Ils se tiennent la main, parlent de leur complicité derrière la caméra comme à la ville. C’est mignon. Mais on a déjà pris trois quarts d’heure de retard quand commence le film, Les Oiseaux de passage, du coup quand on débarque sur la plage pour la fête, c’est le chaos. Personne n’est encore rentré, les indiens Wayuus ont, logiquement, la priorité. Les esprits s’échauffent, et la perspective d’attendre encore une demie-heure nous échaude. On se replie vers la pizzeria. J’avais faim et soif.