Rechercher du contenu

Journal de Marine dernier jour : Bilan

Donc je me suis trompée. Je voyais Nadine Labaki repartir avec sa Palme d’or, après un discours vibrant sur les droits de l’enfant devant une assemblée conquise. Mais il y a dû y avoir du débat cette année dans le jury, puisqu’elle n’a reçu « que » le Prix du jury, la récompense suprême allant au Japonais Hirokazu Kore-eda et son Affaire de famille. Robert Guédiguian n’a même pas applaudi la réalisatrice libanaise quand elle est montée sur scène. Ambiance. Le palmarès sauve les meubles, en récompensant par ailleurs Spike Lee pour le divertissant BlackKlansMan et en attribuant des prix d’interprétation logiques au toiletteur pour chiens du Garrone et à la Kirghize qui portait tout le scénario d’Ayka, le seul film cette année qui reposait uniquement sur un personnage de femme. Encore une fois, les films projetés à la fin du festival remportent la mise (à l’exception de Godard auquel on a attribué un prix spécial, et du Panahi, qui a obtenu le prix du scénario ex-aequo avec Alice Rohrwacher).

Ce samedi j’ai rattrapé en salles Leto, récit en noir et blanc dans le milieu du rock soviétique de Leningrad au début des années 1980, qui m’a bien plu. La musique est super, le triangle amoureux est crédible, il y a de jolies idées de mise en scène même si quelquefois le réalisateur en fait trop, comme avec ces mini-clips qui nous déconnectent un temps de l’histoire, mais Serebrennikov, réalisateur assigné à résidence, nous envoie le « Passenger » d’Iggy Pop et « Psycho Killer » des Talking Heads. Nostalgie, quand tu nous tiens… Aller voir Leto, ce n’était pas stratégique, ça dure plus de deux heures, alors que le Panahi projeté à la même heure dure presque une demie heure de moins.

Du coup, j’espérais aller voir ensuite Heureux comme Lazzaro, dans la même salle, mais vingt minutes de battement, c’est trop peu pour la salle du Soixantième qui a la capacité d’une salle de multiplexe moyenne. Je n’ai pas osé franchir le terre-plein central pour rejoindre mes camarades, j’ai attendu bêtement dans la queue. Bon j’aurais été embêtée parce que j’aurais passé tout le film à avoir envie de faire pipi. Je suis retournée au Palais et j’ai découvert des sanitaires dans un petit couloir que je ne connaissais pas. Ce lieu est un labyrinthe, ça fait plus de dix ans que je viens et je n’en connais qu’une infime partie. Une année, j’avais exploré les étages inférieurs et découvert une immense cantine mais aussi beaucoup de locaux de manutention. On pourrait y tourner un film passionnant entre les différents étages. Une comédie romantique sur la terrasse qui surplombe la ville, un film d’horreur dans les couloirs gris des sous-sols. Après Ayka j’avais vu Frémaux disparaître par une porte dérobée, et les jurés ont aussi leur entrée secrète. Allez, l’année prochaine, j’enquête. Ne serait-ce que pour trouver des fontaines à eau.

À défaut de faire celle de la file du Rohrwacher, j’ai fait l’ouverture de la crêperie, avant de me mettre dans la file pour le film de Spike Lee, qui s’étire déjà comme un long serpent jusqu’à la gare maritime et le stand des objets trouvés où j’avais échoué une année (pour un pull je crois, derrière un Stéphane Guillon très énervé parce qu’il ne retrouvait pas ses lunettes de soleil). Cette année, les files sont longues, la faute à tous ces jeunes invités par le festival. Le jour des récups, c’est celui de la démocratie. Que vous ayez un badge blanc soirée, rose, pastille, bleu, jaune, festival, jeune… c’est tout le monde au même régime, en l’occurrence celui d’un candidat de Koh Lanta qui cuit sans eau sous le cagnard. Il y a des minettes en petites robes et sandalettes, des minots avec un nœud papillon, ou cette jeune femme à côté de moi, en nu-pieds, les orteils couverts de pansements. J’ai mal pour elle. Spike Lee, c’est sympa. Du bon divertissement, avec un peu de suspense, pas mal d’humour, mais ça ne casse pas trois pattes à un canard (ce qui est paraît-il une grande scène du film de Lars Von Trier).

Un peu de ménage à l’appartement, on commence à faire les sacs, je dépose mon vélo à la gare – ce sera ça de moins à trimballer demain – et c’est parti pour un apéro-cérémonie. Edouard Baer fait le traditionnel discours de « le cinéma c’est magique et je vous aime tous mes amis du cinéma » puis c’est la remise des prix. Cate Blanchett a une robe bizarre on dirait qu’elle s’est greffé des accoudoirs derrière le bustier. Kristen Stewart a l’air mal à l’aise. Les prix défilent, on boit du champagne. Bon je ne vais pas débriefer la cérémonie, mais il y a quand même eu ce grand moment quand Asia Argento est montée sur scène pour remettre le prix de la meilleure interprétation féminine et qu’elle a fait un speech sur Harvey Weinstein, qui l’a violée en 1997, à Cannes. « Ce festival était sa chasse gardée », a-t-elle lancé avant de pointer dans le public les complices du nabab hollywoodien. Ils ont tous dû se regarder en chiens de faïence après ça, bonjour l’ambiance à la fête de clôture. Asia a levé le poing après mais c’était la seule, elle a sous-estimé la force d’inertie du public. Moi j’avais envie de lever le poing avec elle. Nadine Labaki est montée sur scène avec le gamin de son film qui n’a pas souri mais a caressé la palme. En gros le discours voulait dire qu’il allait retourner dans son bidonville après. Ça va lui faire bizarre à ce pauvre gosse, après toute cette débauche de fric symptomatique du festival.

On a mangé asiatique en l’honneur de Kore-eda, en se disant que quand même ce n’était pas une grande année (même si on aime beaucoup cette Palme d’or). Sur le chemin du retour on a repris un verre et reparlé des films et surtout des grands absents du palmarès, comme Ceylan et Lee Chang-dong. Demain c’est fini, on va retrouver une vie normale. Contents d’en avoir fini et impatients de revenir.