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Heureux comme Lazzaro de Alice Rohrwacher

Si le cinéma italien, revenu d’entre les morts (c’est-à-dire d’entre les affreuses années 2000), se réfère plus facilement aux grandes figures et aux grands récits néo-réalistes (citons, pour les plus réussis, le fourmillant A Ciambra ou le clinique mais terrassant L’intrusa), Alice Rohrwaher, qui présentait Lazzaro Felice en Compétition officielle, émet elle une lumière transversale, plus inspirée par les belles pastorales sociales des années 1970, qui ont donné à Cannes coup sur coup deux Palmes d’or bien vite oubliées (à raison pour la deuxième d’entre elles), Padre Padrone des frères Taviani et L’Arbre aux sabots d’Ermanno Olmi. Mais la grande force de la réalisatrice n’est pas tant dans la restitution que dans sa capacité à enchâsser, à fusionner les époques, les temps, à conserver tout en le transcendant le matériau basique. La base, c’est L’Inviolata, une ferme coupée du monde où vivent entassés dans des taudis, véritables maisons de l’horreur, des familles entières de paysans, exploités par une mystérieuse marquise qui ne leur a jamais dit qu’ils pouvaient être payés. Au milieu de ce théâtre de servitude involontaire, il y a Lazzaro, un jeune homme à la beauté angélique, en bas de la pyramide de l’exploitation, qui va mourir et se réveiller des années plus tard, Messie candide. Ce qui fait de ce film un chef-d’oeuvre, d’une ampleur incontestablement plus irradiante que Les Merveilles, le précédent de la cinéaste, tient dans l’équilibre périlleux, mais toujours maintenu, entre ce qui relève du primitif, c’est-à-dire la représentation de la vie paysanne sans artifice ni complaisance, seulement un délicat art du vérisme, et l’ancrage du récit, à la faveur d’une bascule moderne, dans un temps concret, plus prosaïquement naturaliste, sans que jamais l’émotion ne croule sous les couches théoriques. Contrairement aux Merveilles, les faisceaux ne s’entrecroisent pas ; ici, la dichotomie est assumée par le recours à la résurrection inévitable, et la naïveté messianique de Lazzaro inchangée ; les humbles sont toujours aussi pauvres, les bourgeois sont devenus décadents, aux travaux des champs impayés se substituent les arnaques qui payent trop peu. Rien ne change et tout est dissemblable à la fois. Rohrwacher ne cherche ni la claque misérabiliste, ni la caresse lyrique, et le génie de son travail réside dans la foi démesurée qu’elle porte à son récit, sans qu’aucune mécanique autre que la sienne ne pervertisse l’équilibre fragile et puissant qui tient le film. À la fin du long métrage, Lazzaro et ses anciens compagnons volent la musique d’une église, ou plutôt celle-ci s’en va sciemment, et les rejoint. Scène bouleversante, l’une des plus belles de Cannes, qui à elle seule dit tout : pour apprécier Lazzaro Felice, il faut être du bon côté, de ceux qui entendent la musique et qui la braconnent pour la conserver fugacement, de ceux qui savent apprécier la beauté parfois moquée du sentiment humble, pris comme il vient et magnifié ensuite. Heureux comme Lazzaro n’est pas le film de femme (sic) que certains semblaient ridiculement attendre (comme si physiologiquement les femmes ne pouvaient réaliser que des films taillés dans le même patron sensible, larmoyant et maternel, correspondant certainement à l’idée que ce font certains hommes arriérés de ce que peut donner un art « féminin »). Au contraire, le souffle de la concorde qui semble animer le beau cinéma onirique et politique d’Alice Rohrwacher nous laisse croire à l’existence – plus chimérique mais bien plus excitante et bien moins rétrograde – d’un film d’Humain, en la personne de tous ceux qui animent ce formidable film.