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Entretien avec Peter Mackie Burns "C'est l'espoir qui tue, en fin de compte… ça, et lire Tchekhov"

Sorti en salles ce 2 mai 2018, Daphne conte les errances d’une jeune Londonienne tour à tour dévergondée, libre, égocentrique, acerbe et touchante. Mais les choses prennent une toute autre tournure lorsque cette dernière assiste à une violente agression… Pour son premier long métrage, Peter Mackie Burns signe une œuvre mordante et prend le risque de mettre en scène un personnage entier, presque déroutant. Rencontre avec le réalisateur.

Le personnage de Daphne est initialement apparu dans l’un de vos précédents courts métrages, Happy Birthday to Me (2014). Pouvez nous en dire plus sur l’origine et le développement du projet vers le le long format ?

J’ai réalisé ce court métrage avec l’aide de Nico Mensinga, mon scénariste. J’ai été chanceux de travailler avec Emily Beecham pour cette première expérience. Nous avions l’idée de construire un projet autour d’un personnage fort. Et il nous est apparu évident qu’Emily était notre Daphné. C’est une actrice extraordinaire. Alors nous avons retravaillé le rôle spécialement pour elle. Avec Nico, dans un premier temps, nous avons conçu le film, séparément. J’écrivais une biographie détaillée de mes personnages et confiais mes notes à Nico, qui incorporait ces éléments dans son scénario. L’écriture du film a été très rapide et, même si nous échangions souvent sur de possibles réajustements, nous tenions à tourner au plus vite – et le plus vite possible – pour garder une certaine spontanéité.

Le film repose sur les épaules d’un seul personnage, très complexe et tout en contradictions. Daphne est, en effet, à la fois drôle et profondément cynique, forte et, quelque part, désespérée. Au fil du film se dessine un personnage désarçonnant, de moins en moins saisissable. Quelles étaient vos intentions et inspirations ?

Je me suis tout simplement inspiré des femmes qui m’entourent et que j’ai pu rencontrer à Londres mais aussi en Europe, durant mes voyages. Daphné est la synthèse de toutes ces personnes qui ont du mal à trouver un sens à leur vie, qui ne sont pas pleinement satisfaites des choix qu’elles ont fait. Et elles ont cette douloureuse impression d’être impuissantes face à cette situation. Comment bien vivre ? Où bien vivre ? Comment faire face aux difficultés et frustrations quotidiennes ? Et surtout pourquoi y devoir faire face ? Je voulais faire de Daphné une figure ordinaire de ces individus sujets aux conflits intérieurs. Mais aussi, je voulais créer un personnage dans lequel certains spectateurs et spectatrices peuvent se reconnaître. Nous sommes nombreux à porter des masques et Daphné en est quelque part ce douloureux reflet.

C’est aussi un personnage qui a un sens des réalités plutôt accru quand il s’agit de ses amis, de ses collègues mais aussi de ses rencontres d’un soir. Quitte à sombrer dans la misanthropie… Partagez-vous cette vision des relations humaines ?

Daphné s’est créée un mode de vie, une carapace pour survivre. Au début du film, on découvre un personnage qui ne prend plus plaisir à sortir tous les soirs. Parce qu’elle a atteint la petite trentaine mais aussi parce qu’elle est désenchantée de ses relations éphémères. À la fin du film, elle semble enfin prête à tout lâcher et à montrer plus de vulnérabilité. Mais pas forcément par espoir… Plutôt par fatalisme, dirais-je. Est-elle profondément misanthrope ? Peut-être. Mais elle est suffisamment courageuse pour essayer. Je pense que parfois il est plus important de se lancer sans rien attendre en retour. C’est l’espoir qui tu, en fin de compte… ça, et lire Tchekhov.

Votre film montre également un autre visage de Londres, moins touristique et “branché” qu’à l’accoutumée…

Londres est ma ville préférée, même s’il n’est pas toujours facile d’y vivre. D’une certaine manière, c’est une métropole globale, qui cristallise à la fois des problèmes et des opportunités, et qui jouit d’une grande diversité de personnes, de langues et de cultures. C’est un environnement forcément fascinant. J’ai choisi les quartiers d’Elephant et de Castle, au sud de la capitale, parce que c’est un coin que je connais personnellement. Il représente le Londres contemporain que j’affectionne et il souligne les mutations qui façonnent la ville dans cette époque du capitalisme tardif.

Vous avez choisi de ne pas filmer frontalement le braquage, scène névralgique du film. Pourquoi ?

Pour le développement du personnage de Daphne, j’ai préféré tout suggérer par le son et le hors-champ. Ce qui m’importait, dans cette scène, c’était de filmer l’impact qu’avait cet événement brutal sur le personnage à l’instant T. Avant de filmer “les jours d’après”. Une représentation graphique de l’agression n’aurait rien apporté à la scène.

Quels sont vos prochains projets ?

Je prépare actuellement un film à Dublin. Je ne peux pas trop en dire pour le moment, nous n’avons pas encore débuté le tournage. Il sera encore question d’un personnage fort, et qui se déroule sur une durée de quatre jours. Je retrouve, avec grand plaisir, les producteurs de Daphne, et j’ai encore réussi à m’entourer de personnes talentueuses, devant et derrière la caméra. Mais je n’ai pas pour autant oublié Daphne. parfois, je me demande ce qu’est devenu le personnage à la fin du film…

Propos recueillis à Paris par Simon Hoarau.

Daphne, de Peter Mackie Burns, avec Emily Beecham, Geraldine James, Tom Vaughan-Lawlor. Sortie le 2 mai 2018.