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Entretien avec Maite Alberdi, réalisatrice de « L’École de la vie » Sortie DVD

Après une sortie salle, le film de Maite Alberdi sort actuellement en édition DVD avec plus d’un heure de bonus dont un entretien avec la réalisatrice. Dans ce film, Maite Alberdi suit avec sa caméra un groupe de personnes atteintes du syndrôme de Down et développe avec humour et un souci de la mise en scène cinématographique, une vision humaniste limpide de la réalité sociale dans son ensemble.

 

Cédric Lépine : Dans La Once comme dans L’École de la vie (Los Niños), les gros plans sur la nourriture aussi bien que l’humour mis en scène sont comme une invitation adressée aux spectateurs à partager le repas de tes protagonistes. Est-ce là une manière pour toi d’initier un rapport de proximité, fondée sur la complicité entre tes personnages et ton public ?
Maite Alberdi :
Ce qui m’intéresse c’est de faire des films où l’on oublie qu’il s’agit de documentaires. Pour autant, on n’oublie pas la vérité de la réalité filmée, mais je souhaite que le spectateur se sente pleinement dans une expérience de cinéma sans que ce soit nécessairement de la fiction. Je travaille un film à partir de l’émotion et de l’empathie, et non pas de la rationalité du sujet comme on peut le faire dans un certain type de documentaire traditionnel.
Au sujet de l’humour, trop longtemps le documentaire a été contraint de « documenter » le réel, avec comme toile de fond le drame des conflits sociaux. Dans ce cadre, le documentaire doit aboutir à une mobilisation sociale autour du thème abordé. L’humour est une manière de créer une empathie avec le spectateur parce qu’il s’agit d’une émotion. Bien sûr que la douleur est une émotion qui peut permettre un récit, mais la vie s’associe entre le drame et l’humour. Je souhaitais que le spectateur se connecte avec les personnages. Le sourire est un moyen facile de connexion entre les individus et se trouve pleinement inscrit dans le quotidien. Ceci n’empêche pas non plus d’arriver au drame car les spectateurs suivent un voyage émotionnel. Je sens que j’aime chercher dans cette direction pour faire mes films. Je n’aime pas réduire un sujet au drame car c’est manquer les connections possibles de toute une palette d’émotions. User de l’humour ne signifie pas que le film est moins sérieux qu’un récit dramatique.

C. L. : L’initiative du film La Once débutait avec la présence de ta tante comme dans L’École de la vie.
M. A. :
C’est la même tante qui m’a inspiré L’École de la vie. En effet, dans La Once ma grand-mère envisageant sa mort prochaine, se demandait qui allait s’occuper de sa fille (ma tante) atteinte du syndrôme de Down. À partir de cette question commence le projet du film L’École de la vie.

Concernant la convivialité des moments de repas partagé avec le spectateur, je dois avouer que j’ai partagé la vie des personnes que je filmais de manière concrète et durant un long moment. Comme je fais partie de cet univers, l’invitation que je fais au spectateur consiste aussi à partager mon propre monde. Il ne s’agit pas là seulement d’inviter scénaristiquement le spectateur au récit mais encore, à travers des plans réalisés par la caméra, d’inclure le public à la table où tout le monde s’assied pour partager notamment un repas. Ma préoccupation est alors de trouver la meilleure manière visuelle de représenter ces personnes. Le tournage de La Once s’est déroulé sur cinq années consécutives, enregistrant une fois par mois : j’ai alors cherché comment créer de la continuité entre toutes ces séquences et comment représenter toutes ces femmes. C’est en tournant que je me suis rendu compte que le film serait exclusivement en gros plans et autour d’une table. Cela peut paraître complètement fou de faire ainsi un film, mais en général le public non professionnel ne se rend pas compte de la systématisation de ces plans parce qu’il ne rationalise pas nécessairement ce qu’il est en train de vivre dans ce film. Ces premiers plans offrent aux spectateurs la sensation de s’asseoir aux côtés des personnages. La présence de la pâtisserie est très importante et révèle des choses qui ne se disent pas. La vie est ainsi faite que l’on se détache parfois de quelqu’un qui est en train de parler pour s’attacher à des petites choses. Ces premiers plans mettent en valeur la gestualité des personnages. Lorsqu’une femme se rend compte que son amie est atteinte de la maladie d’Alzheimer à travers son récit, on voit alors son visage pris de désespoir alors que la caméra ne filme plus la personne qui parlait. Ainsi, l’émotion est passée d’une personne à une autre. La caméra tente de chercher la forme visuelle pour rencontrer ce type de moments. Cela permet cette proximité avec les personnages. Dans L’École de la vie, la démarche est un peu plus radicale parce que les personnes qui gravitent autour des personnages principaux sont exclus du cadre. Cela donne l’impression que ces personnages sont enfermés dans leur propre monde. On est à un moment habitué à ce dispositif où progressivement les personnes atteintes du syndrôme de Down sont perçues par les spectateurs comme « normales ». Les pâtisseries dans La Once comme dans L’École de la vie sont des invitations rituelles de la part des personnages. Dans La Once l’importance est dans les détails où il s’agit de s’approcher de plus en plus et d’entrer dans leur quotidien.

C. L. : Tes films sont traversés par la problématique de la liberté sous contrôle, qu’il s’agisse de ton premier long métrage El Salvavidas où tu suis un maître nageur sur une plage comme dans L’École de la vie où tes personnages principaux apprennent la liberté mais se confrontent au contrôle parental. Cette thématique est mis en scène avec des espaces toujours baignés d’une lumière naturelle forte qu vient faire oublier les murs dans lesquels tes personnages sont enfermés.
M. A. :
Le travail avec la lumière répondait à l’envie de se retrouver comme dans un monde céleste. Il s’agissait de se retrouver dans un lieu atemporel, non identifiable où l’on découvre des figures nimbées de blanc aller de ci et de là. Car je considérais ce collège comme isolé, fermé et séparé du reste du monde. La couleur dans le film permet de mettre en valeur une microsociété où les petits espaces conduisent à se concentrer sur des petites histoires de vie du quotidien en abordant les thèmes de manière beaucoup plus profonde que si j’avais cherché à faire un panorama général. J’aurais alors dans ce cas donné des informations mais je n’aurais pas fait vivre et sentir au public ces situations politiques qui se percutent dans le quotidien. Avec une observation attentive du quotidien, je pense que l’on peut faire un récit beaucoup plus profond de la société et de certains thèmes idiosyncratiques de la communauté. Car tu vis ainsi les situations et cette empathie te permet de comprendre les problématiques des conflits, autrement il s’agit d’une exposition un peu théorique où il est difficile de sympathiser à travers la douleur.
Pour moi, la différence entre le documentaire et la fiction, c’est que pour écrire un scénario de fiction il faut cumuler une quantité de scènes où se définissent les caractéristiques des personnages. La fiction se construit sur l’ajout, alors que pour le documentaire on se retrouve avec des heures d’enregistrement qu’il faut réduire pour construire une histoire. Ainsi, pour mettre en scène cette idée de micro monde isolé, il m’a fallu enlever beaucoup de scènes pour me focaliser sur une réalité que l’on suit à travers un fil conducteur. Car au final, le spectateur cherche une histoire qu’on lui raconte. Cependant, la réalité est super malléable et peu narrative. Je peux ainsi enregistrer durant toute une semaine et me retrouver sans la moindre scène intéressante. Il faut donc attendre avec beaucoup de patience qu’apparaisse quelque chose et parfois cela se produit. Le film peut ressembler à une fiction avec des dialogues donnés aux personnages alors qu’il n’en est rien. Les dialogues apparaissent naturellement avec beaucoup de patience au fil d’un an de tournage. Ainsi, d’une semaine de tournage, je peux ne conserver au montage qu’une minute.
La couleur m’intéresse beaucoup car c’est d’elle que peut émerger une part de fiction. Dans mes documentaires, je me soucie toujours du décor, quitte à intervenir un peu sur lui. Si les lieux n’ont pas été modifiés, je n’ai pas hésité en revanche à y ajouter des plantes pour embellir la réalité. Les costumes ont également leur importance et j’étais très sensible au blanc. Cela participe également à l’identification des personnages par le spectateur tout en leur offrant une continuité dans le film. En effet, il était difficile de faire des raccords entre les scènes avec des vêtements différents enregistrés à des moments différents de l’année. Ce sont là de petits détails qui permettent aussi au spectateur de lui faciliter la compréhension de ce monde.

C. L. : Le micromonde que tu montres reflète tous les aspects qui composent la société plus globale, lorsqu’il est question de corruption comme outil de campagne électorale, du mariage catholique pour que soit reconnue et assumée une vie de couple… Comment considères-tu la construction de chaque individu dans cette institution en relation directe avec ce qui se passe dans la société chilienne en général ?
M. A. :
En effet, en suivant une microsociété, la société dans son ensemble apparaît. Cela pourrait ainsi permettre de faire un portrait social très précis de la politique, du conservatisme à partir d’un lieu précis. On se rend compte que dans un lieu isolé sont mises en scène entre les individus toutes les conventions sociales. Par exemple, le machisme est mis en scène par Andrés devant la caméra lorsqu’il demande du café. Le reste du monde est bien présent dans ce micromonde à travers toutes ces conventions qui apparaissent de manière plus transparentes sans la nécessité de les expliquer théoriquement avec un carton. Ainsi, pour être en couple, les personnages principaux ne voient pas d’autre option que de se marier car c’est ainsi que cela se vit au Chili. C’est mal vu de vivre en couple sans être marié. Si l’accord sur l’union civile entre homosexuels a été légalisée l’an dernier, c’est bien que le mariage reste essentiel pour faire reconnaître les droits d’un couple.
Je souhaitais aussi que le spectateur puisse trouver dans cette microsociété son propre espace. Je peux ainsi reconnaître dans chacun de mes souvenirs de collège un camarade qui voulait comme Ricardo avoir toujours les meilleures notes et dominer tout, tandis qu’une autre personne était totalement désordonnée. Chacun peut s’identifier ou identifier d’autres personnes de sa propre vie dans ces personnages où se reflète toute la société de manière très limpide. Cela offre des scènes drôles comme celle de l’élection où apparaît la corruption, parce qu’il est assez fréquent de voir dans la pratique politique chilienne des candidats offrir des « cadeaux » à leurs électeurs. Toutes les dimensions de la société extérieure sont bien représentées dans ce lieu clos.

C. L. : Le programme progressiste qui se déroule dans cette institution visant à offrir une meilleure prise de conscience d’eux-mêmes aux personnes atteintes du syndrôme de Down, trouve ses limites dans le refus de leurs parents de leur laisser leur liberté. Penses-tu que ton film peut être un moyen pour ces familles, et la société dans son ensemble, de prendre conscience des besoins et envies d’émancipation de leurs enfants et les sortir de la marginalité où ils ont été relégués ?
M. A. :
Ce programme « Adultes conscients », qui a commencé pour la première fois cette année, permet aux individus de comprendre qu’ils ont des droits universels, sexuels et idéologiques. En revanche, ces lois ne sont pas inclues dans la loi chilienne : ainsi, les personnes ayant suivi ce programme plein d’espoir, se sont vues confrontées à la dure réalité chilienne et de celle de leurs propres parents. J’ai d’abord condamné le conservatisme de ces parents avant de relativiser mon jugement en prenant en considération qu’ils avaient pour la plupart entre 85 et 90 ans. En effet, les médecins leur avaient annoncé à la naissance de leurs enfants que ceux-ci avaient une espérance de vie courte : les parents n’ont donc jamais envisagé qu’ils seraient adultes et indépendants. Pendant longtemps, les personnes atteintes du syndrôme de Down ne sortaient jamais dans la rue : elles restaient enfermées à la maison avec aucune relation avec l’extérieur. Après l’atelier « Adultes conscients », j’ai vu les personnes que j’ai filmées beaucoup plus frustrées qu’avant car ils avaient dès lors conscience des limites de leur liberté. Je reste encore perplexe quant au choix à faire : rester naïf et heureux dans ce lieu isolé ou bien prendre conscience et lutter pour ses droits sans aucun espoir d’y parvenir ? J’espère qu’en voyant ce film les parents puissent compatir à ce que vivent leurs enfants, qu’ils puissent ouvrir leurs yeux sur ces petites choses du quotidien. L’empathie peut les marquer mais je pense que le changement profond ne viendra que de la génération suivante de parents. Le Chili reste l’un des pays où la population de personnes atteintes du syndrôme de Down est la plus élevée au monde, parce que l’avortement n’est toujours pas légalisé et la moyenne d’âge des femmes enceintes est très élevée, augmentant le risque de développer le syndrôme de Down. J’espère que ces films permettront aux jeunes parents de décider ce qu’ils ne souhaitent pas comme avenir à leurs enfants. Nous sommes avec de nombreuses fondations et associations en train de développer une campagne sociale auprès du Congrès en s’appuyant sur le film afin de tenter d’abolir l’article qui stipule qu’une personne atteinte du syndrôme de Down peut être payée en deçà du salaire minimum. Nous avons diffusé le film auprès des parlementaires et obtenu une bonne quantité de signatures appuyant notre demande. Nous avons également créé un portail web pour mettre en relation les profils professionnels de personnes en situation de handicap avec les entreprises. Nous cherchons ainsi par ces micro actions à proposer de nouvelles initiatives sociales.

 

 

 

L’École de la vie
Los Niños
de Maite Alberdi

Chili, 2016.
Durée : 82 min
Sortie en salles (France) : 15 novembre 2017
Sortie France du DVD : 3 avril 2018
Format : 1,85 – Couleur
Langue : espagnol  – Sous-titres : anglais, français.
Éditeur : Docks 66
Bonus :
Entretien avec la réalisatrice Maite Alberdi (30’45)
Entretiens croisés (26’56) avec Nathalie Gerrier (présidente de Grandir à l’École et en Société), Yvonne Kaspers (présidente des Papillons Blancs de Paris) et Jean-Marie Schleret (ancien président du Conseil National consultatif des personnes handicapées)
Présentation des personnages: Anita et Andrés (0’41), Andrés (0’47), Rita (0’47),Ricardo (0’58)
Séquences inédites : Les Amours de l’été (0’48), Conseils de cuisine: « Hacher l’oignon sans pleurer » (1’22) et La Saison de football redémarre (0’45)
Bande-annonce