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Entretien avec Lars Kraume "La révolution silencieuse" : L’Histoire pour éclairer le présent

Pourquoi avoir choisi cette période, juste avant l’édification du Mur ?

En écrivant mon film précédent, Fritz, un héros allemand, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas eu beaucoup de films sur ce moment-là. La frontière entre l’Est et le capitalisme de l’Ouest était donc quelque chose de très nouveau à aborder, ce qui rendait le sujet très intéressant. C’est ce qui m’a attiré : voir la différence entre ces deux mondes à ce moment-là de l’Histoire.

L’image que vous donnez à voir de la RDA n’est pas aussi inhospitalière que dans la plupart des films traitant de ce sujet. Les adolescents semblent y avoir grandi assez sereinement…

C’était très important pour moi de donner cette image de l’Allemagne de l’Est. Je ne voulais pas faire un film qui se borne à dire : “C’était pas bien, l’Est”. Les premiers temps n’étaient ni aussi sombres, ni aussi tyranniques que par la suite. Ce qui était difficile à vivre, c’était la manière de dire ce que l’on pensait.

On a l’impression que vous nous appelez à nous méfier des mythes, à ne pas juger sans savoir.

La trame du film, c’est vraiment la rébellion face à ce que les parents peuvent vous imposer et vous dire. Spécifiquement dans l’Allemagne des années 1950, où le silence était partout. Pour autant, je pense effectivement que dans le monde capitaliste d’aujourd’hui, quand on a 18 ans, il est important d’interroger ses parents sur le monde, d’où il vient et vers quel avenir on va.

Kurt et Theo sont élevés dans des familles aimantes, ou du moins structurantes. Est-ce un environnement nécessaire pour devenir “juste” dans ses choix ?

C’est important d’avoir quelqu’un avec qui vivre. Mais il n’y a pas forcément besoin d’un père et d’une mère. N’importe qui peut être votre famille. Lena, c’est sa grand-mère. C’est elle, sa famille. Quant à être juste, Theo, par exemple, est quelqu’un qui cherche différents compromis, d’autres voies. C’est seulement quand il prend conscience qu’il doit dire ce qu’il a à dire qu’il devient un héros emblématique. Ce qui est important quand vous faites un film historique, c’est de voir ce qu’il raconte du présent.

Revenons à Lena. Elle est à ce point fascinée par le courage de Kurt qu’elle en délaisse Théo. Que représente-t-elle en termes de rouage narratif ?

Ce film s’adresse aussi aux jeunes. Et quand on est ado, si la politique est compliquée à suivre, l’amour permet de comprendre comment on trahit. Or le film porte aussi sur la trahison. L’auteur du livre, Dietrich Garstka, fut le premier à partir. J’ai donc ajouté, autour de lui, des caractères fictionnels, dont Theo, et j’ai placé une femme entre eux pour des raisons dramaturgiques, afin que le jeune public comprenne le processus de la trahison.

De la dépêche d’Ems de Bismark à la propagande sous la Guerre Froide, on se dit que les fake news n’ont rien inventé !

La comparaison entre la propagande et les fake news d’aujourd’hui est la bienvenue. Mais c’est plus circonstanciel qu’intentionnel. La raison originelle de mon film, c’est de montrer la transformation de l’Allemagne. Elle offre une réflexion extrêmement intéressante sur l’Humanité et la liberté universelle.

D’ordinaire, devant un danger, un groupe est tenté d’assurer sa tranquillité. Sait-on pourquoi cette classe est, à quatre éléments près, restée solidaire ?

Non. Cette solidarité est néanmoins le cœur du récit. Quand j’accompagne le film à l’étranger, les gens qui rencontrent une situation identique me parlent souvent de leur affrontement avec l’autorité. Ce qu’a fait cette classe, cette solidarité entre les élèves, est ce qui les touche le plus. Normalement, il y a toujours des traîtres. Pas là. C’est rare, précieux et très inspirant pour n’importe qui. Comme la vérité. Quand Dietrich Gartska a rejoint l’Ouest, le Ministère de l’Éducation s’est plaint de son initiative. Or, c’était très facile. Il n’y avait pas à chercher des excuses compliquées. Dans le film, quand Kurt s’échappe et qu’on jette l’opprobre sur lui, il pourrait trouver une excuse. Mais il a le courage de dire la vérité sur ce qui le force à partir.

Vos acteurs adultes ont quasiment tous grandi en RDA. En quoi était-ce important pour vous ?

Ils ont pu me raconter leur propre expérience. Par exemple, dans le scénario, Madame Kessler, la conseillère scolaire, tremblait de peur en soulevant sa tasse de café devant la gravité des accusations portées contre Erik. La comédienne a refusé de trembler en me disant : “J’ai connu ces gens. Ils n’avaient pas peur”. Résultat, dans le film, elle ne tremble pas.

L’intrigue tient sur la minute de silence. Quelle part de fiction avez-vous dû ajouter pour créer une tension dramatique autour de cet instant ?

Seule la partie biographique relève de la fiction. C’est inhérent à l’écriture d’un scénario. L’histoire vraie était effectivement très simple. C’était facile de se focaliser sur cette minute de silence. Le plus difficile a été d’effectuer les recherches pour savoir qui étaient les personnages, d’où ils venaient, quelle était leur famille. Sans oublier celles sur l’Histoire de l’Allemagne.

Depuis la chute du Mur en 1989, les élèves de cette classe qui sont encore en vie ont-ils revu leur famille restée à l’Est?

Aucun étudiant n’est revenu avant les années 1990. Après, oui, certains ont pu renouer le contact. Mais je ne les ai pas rencontrés. Avant que j’écrive le scénario, un autre auteur a interrogé tous les survivants. Mais il n’a jamais achevé le scénario. Ça représentait quinze histoires, donc quinze films ! J’ai pour ma part jugé plus sage d’interroger seulement, et longuement, Dietrich Garstka.

Votre prochain film portera-t-il aussi sur un thème historique ?

Oui. Il s’agit d’une série télévisée prévue sur trois saisons et consacrée au mouvement Bauhaus (école d’art fondée en 1919, NDLR). La première d’entre elles se passe sous la République de Weimar et a pour personnages principaux Dörte Helm et Walter Gropius.

Propos recueillis à Paris par Aude Jouanne et Gilles Tourman.

La Révolution silencieuse, de Lars Kraume, avec Leonard Scheicher, Tom Gramenz, Lena Klenke. Sortie le 2 mai 2018.