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Entretien avec Filipe Matzembacher et Márcio Reolon Édition DVD : "Beira-Mar" de Filipe Matzembacher et Márcio Reolon

Cédric Lépine : Comment avez-vous choisi les lieux de tournage ?

Márcio Reolon : Lorsque Filipe et moi nous sommes rencontrés à l’école de cinéma, nous avions environ 20 et quelques années. En parlant, nous avons découvert que nous avions vécus des adolescences très similaires. Nous ressentions les mêmes peurs, les mêmes désirs. Nous avons grandi près de la même plage, la plage du film. Nous nous souvenions également de nos 18 ans et à partir de ces souvenirs nous avons pu commencer à construire nos personnages. Le défi du scénario consistait à confronter nos deux visions distinctes du même âge. Ainsi, Beira-Mar est un film de confrontations de mémoires, un passage de l’adolescence à l’âge adulte. Pour nous la mer possède ce symbole très fort à la fois de la limite et du lieu de passage.

Filipe Matzembacher : Ils sont appelés à la vie adulte et doivent affronter leur problèmes familiaux, leur sexualité, leur identité.

Márcio Reolon : Nous avons pensé à l’histoire de ces deux jeunes qui restent dans la même maison au bord de mer durant trois jours. La maison étant vitrée, ils peuvent admirer tout le temps la mer et en écouter le son. Mais parfois ils sont contraints à sortir dans la rue et affronter ce qu’ils sont.

Filipe Matzembacher : Alors que nous sortions de l’adolescence, ils nous semblaient important de commencer notre premier long métrage en abordant ce thème. L’adolescence est comme un miroir où il est difficile de se reconnaître car la société contraint l’adolescent dans une direction qui n’est pas la sienne. C’est l’une des phases les plus complexes de la vie.

Márcio Reolon : Il était important pour nous de réaliser ce film alors que nous n’étions pas éloigner en âge des personnages. Nous avions la maturité de réaliser un premier long métrage et nous voulions parler de la jeunesse, de notre génération. Il est important de faire ce type de film lorsque l’on est le plus jeune possible.

 

Cédric Lépine : La mer s’entend régulièrement en arrière-fond et s’installe comme la manifestation de la vie.

Márcio Reolon : La mer peut apparaître froide et salée. Mais nous aimons penser qu’au final le personnage est prêt à l’affronter. C’est le cas de tous : en grandissant, il faut s’attendre à affronter de nouvelles expériences.

Filipe Matzembacher : Il était très intéressant pour nous de travailler le scénario en offrant une image peu commune du Brésil au cinéma. Difficile de s’imaginer ainsi un Brésil froid avec des plages laides, mais ce lieu est essentiel pour nous afin de définir l’adolescence.

Márcio Reolon : La plage se situe dans l’extrême sud du Brésil dans la ville de Capão da Canoa, non loin de la capitale du sud du Brésil qu’est Porto Alegre où nous sommes tous deux nés.

 

Cédric Lépine : Comment vous êtes-vous partagés la réalisation du film ?

Márcio Reolon : Entre nous il n’y a pas de répartition spécifique du travail. Nous avons beaucoup travaillé, discuté, pensé entre nous avant la préproduction et le développement du film. Nous avons assuré ensemble la réalisation du film, la direction des acteurs, la position de la caméra. Nous ne nous sommes pas spécialisés dans certaines tâches. En revanche, comme nous avons beaucoup pensé ensemble en préproduction, durant le tournage nous avons été l’un à l’égard de l’autre très intuitifs. Nous avions une idée très claire de ce que nous voulions faire.

Filipe Matzembacher : Il était essentiel pour nous que l’équipe technique soit restreinte, afin de pouvoir disposer de plus de liberté face à l’élaboration des images. Nous pouvions alors sans difficulté discuter avec le chef opérateur comme avec les acteurs. Nos relations furent dès lors assez naturelles.

Márcio Reolon : Puisque nous avions envisagé un film au sujet très intime, il était essentiel que le processus créatif durant le tournage soit également très intime. Avec les deux acteurs principaux, nous avons fait des essais durant sept mois avant le début du tournage. Nous avons tout tourné dans l’ordre chronologique : cela permettait de développer le voyage psychologique des individus à l’intérieur d’eux-mêmes.

 

Cédric Lépine : Comment avez-vous conçu vos personnages principaux au scénario et durant le tournage ? Vous êtes-vous chacun approprié un personnage en particulier ?

Márcio Reolon : En vérité Filipe, moi et les deux acteurs principaux avons construit ces deux personnages ensemble comme s’il s’agissait d’une psychothérapie collective. [rires] En effet, durant ces sept mois d’élaboration de personnages, nous avons beaucoup échangé nos histoires personnelles. Il est vrai qu’au départ l’un des personnages était basé plus sur Filipe et l’autre sur Márcio mais durant le processus d’élaboration, les personnages sont nés de nos échanges respectifs. Au final, chaque acteur avait une idée précise de l’évolution de son personnage, de ses sentiments présents et de leur passé commun. Au début du tournage, nous avons décidé de ne pas filmer ce passé et de nous contenter du présent des personnages.

Filipe Matzembacher : Pour nous il était important de donner cette confiance aux acteurs alors que nous avions découvert sur Facebook Maurício Barcellos qui incarne Tomaz dans le film.

Márcio Reolon : Nous avons lu ce qu’il postait sur sa page et nous avons considéré qu’il pourrait très bien interpréter notre personnage, alors qu’il n’avait reçu aucune formation technique autour du jeu d’acteur.

Filipe Matzembacher : Il était essentiel de lui offrir suffisamment de confiance pour qu’il se sente à l’aise à jouer devant notre caméra à l’instar d’un acteur professionnel.

 

Cédric Lépine : Dans ce récit qui suit une évolution de la psychologie des personnages, avez-vous tourné les scènes selon la chronologie du scénario ?

Márcio Reolon : Pour nous il était important que le film reflète le développement narratif, à travers un personnage découvrant l’autre. Nous souhaitions ainsi que la découverte que le public réalise d’un personnage soit de la même intensité que celle vécue par l’un des personnages vis-à-vis de l’autre durant l’histoire du film. Nous avons choisi de tourner chronologiquement les scènes afin de nous approprier progressivement nos informations sur les personnages.

Filipe Matzembacher : Au moment de l’écriture du scénario, nous avons voulu définir les personnages en fonction de leurs sentiments et des moments où ils se situent dans le récit. Ainsi, les émotions définissent davantage les personnages à un moment donné que de manière générale et irrévocable. C’est aussi pour cette raison que nous avons tourné chronologiquement. Ce qui nous a d’ailleurs permis d’avoir plus de liberté pour développer ces personnages durant le tournage même. Par exemple, la scène du mini-golf était quasi inexistante au scénario et c’est au tournage que nous l’avons développée : elle dure quatre minutes après montage. Pour nous c’était une scène très représentative des relations entre les deux personnages. De même pour la scène de la fête que nous avons fait évoluer du scénario au tournage. Cette manière de travailler nous offre ainsi plus de liberté de créer durant le tournage.

Márcio Reolon : Nous avions ainsi toujours en tête la ligne narrative du film, avec le développement progressif jusqu’au climax, tel un voyage vers l’âge adulte.

 

Cédric Lépine : La relation entre les personnages, au-delà de leur psychologie, se traduit également à travers une caméra attentive aux corps filmés au plus près.

Márcio Reolon : Comme il s’agissait d’un film sur l’intimité, il fallait traduire la présence du regard de l’un sur l’autre et les réactions réciproques de l’un à l’autre. Nous avons ainsi choisi de placer la caméra du côté de celui qui se trouvait davantage dans l’observation de l’autre.

 

Cédric Lépine : Un des grands défis du film est de montrer ce qui ne se voit pas.

Márcio Reolon : Cela passe par le regard d’un personnage et les informations diffusées progressivement et avec parcimonie.

Filipe Matzembacher : Nous avons opté pour une image naturaliste.

Márcio Reolon : Dans la maison du père de Martin, la lumière qui vient des fenêtres est si vive qu’elle cache l’extérieur ; dès lors, il est impossible de reconnaître la mer. Ainsi, les deux personnages se retrouvent dans un lieu qui n’appartient qu’à eux, à ce moment de l’histoire.

 

Cédric Lépine : La famille a une forte influence malgré son absence sur les personnages : elle détermine leurs actes. Ceci traduit-il l’emprise de la famille sur le développement individuel de ces adolescents ?

Márcio Reolon : Je pense que tous les adolescents subissent l’influence très forte de leurs parents. Le passage à l’âge adulte passe alors par des moments de ruptures avec ces impositions parentales.

Filipe Matzembacher : Ainsi les parents imposent une identité et l’on ne devient adulte qu’à partir du moment où l’on peut percevoir le monde à partir de son propre regard.

Márcio Reolon : Le personnage de Martin commence à avoir un regard distinct de ses propres parents auxquels il a toujours obéi. La rupture avec son père lui permet de vivre une expérience plus personnelle avec son meilleur ami pour aller de l’avant. Cette rupture pour nous est un moment clé de l’histoire.

Filipe Matzembacher : Notre film est une chronique initiatique témoignant des différentes étapes nécessaires pour passer à l’âge adulte. Nous souhaitions en outre montrer la jeunesse dans sa complexité, en dehors de cet âge marqué par la fête l’innocence, le bonheur, la fête. Même si ceci est bien présent, cela n’empêche pas la complexité des émotions et des doutes des personnages.

Márcio Reolon : L’adolescence fut pour nous comme l’attente interminable d’un grand événement. Il était difficile pour nous de se reconnaître dans les récits des films que nous voyions traitant la jeunesse. La vision de la jeunesse y était bien trop nostalgique et idéalisée pour être réelle. Il était donc nécessaire pour nous d’établir avec notre film un dialogue plus direct avec la jeunesse à partir d’expériences personnelles et intimes.

 

Cédric Lépine : Quelle est la référence des cheveux bleus d’un des personnages ?

Márcio Reolon : En vérité il n’y a aucune référence au film La Vie d’Adèle, puisque nous avons tourné le film en juillet 2012 (avant la première présentation cannoise du film de Kechiche en mai 2013) et nous ne connaissions pas la BD dont est issu le film. Lorsque nous avons découvert ce film, nous avons paniqué et puis nous avons vite compris que les références aux cheveux bleus étaient distincts entre les deux films. De notre côté, nous avons voulu signifier le changement visuel du regard du personnage sur l’autre avec ce changement de couleur de cheveux. Nous avons choisi la couleur bleue parce que Martin racontait que lorsqu’il était petit il s’est perdu sur la plage et les sauveteurs l’ont placé sous un drapeau bleu pour que ses parents le retrouvent : cette pratique courante au Brésil a pour but de signifier « enfant perdu à la plage ».

 

Cédric Lépine : Le passage à la sexualité est vécu comme un moment de révélation.

Filipe Matzembacher : Dans notre souci de traiter le passage à l’âge adulte, la sexualité joue un grand rôle révélant une personnalité cachée.

Márcio Reolon : Je pense qu’il est important de parler d’avoir ce type de discours sur l’homosexualité au moment où au Brésil comme partout ailleurs une pensée conservatrice très agressive refait surface. Ainsi, au Brésil a été élu en 2014 le Congrès le plus conservateur que le pays ait eu depuis les cinquante dernières années. Une loi qui devait pénaliser l’expression homophobique a été rejetée. Dès lors, faire un film où la sexualité s’affirme naturellement devient un enjeu politique.

Filipe Matzembacher : En 2014, le Brésil a été identifié comme le pays le plus dangereux pour toute personne issue de la communauté LGBT. Trois cent douze homosexuels, travestis et transsexuels ont été tués en 2013, soit un assassinat toutes les 28 heures. Durant les débats des élections présidentielles de 2014, un candidat a proposé que les homosexuels devraient être exclus du reste de la société et isolés sur une île. C’est terrible de voir se normaliser de tels propos dans l’espace public, contraignant de nombreuses personnes à s’autodiscriminer. Le Brésil est en train de vivre un moment douloureux en ce qui concerne la communauté homosexuelle.

 

 

Beira-Mar
de Filipe Matzembacher et Márcio Reolon

Avec : Mateus Almada, Maurício José Barcellos, Elisa Brites, Francisco Gick, Fernando Hart, Maite Felistoffa, Danuta Zaghetto, Irene Brietzke

Brésil, 2015.
Durée : 83 min
Durée totale du DVD : 110 min
Sortie cinéma (France) : 17 février 2016
Sortie France du DVD : 18 octobre 2016
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : portugais – Sous-titres : anglais, français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 16,90 €
Éditeur : Épicentre Films

Bonus :
Entretien avec les réalisateurs
Court-métrage inédit “A BALLET DIALOGUE”
Bio-Filmographie des réalisateurs
Galerie Photos
Bande-annonce