Rechercher du contenu

Entretien avec Bi Gan pour « Un grand voyage vers la nuit » "Je mets en scène ce phénomène parce qu’un film peut aussi vous endormir."

On compare souvent votre cinéma à celui d’Apitchatpong Weerasethakul, qui exploite l’éventuel sommeil du spectateur et l’expérience somnambulique du cinéma. Vous mettez vous-même en scène l’endormissement du personnage principal dans une salle de cinéma…

En fait ce n’est pas fait exprès, je ne l’ai pas voulu de manière délibérée. Un grand voyage vers la nuit est juste comme ça. Je mets en scène ce phénomène parce qu’un film peut aussi vous endormir. Le fait que l’on ait l’impression de se réveiller lors de la deuxième partie du film peut nous faire nous sentir encore mieux !

 

Est-ce que vous pensez que les ruptures temporelles ou les divisions internes au sein des films eux-mêmes manquent au cinéma ?

Honnêtement, je ne pense pas que le cinéma aille dans cette direction. Je pense, au contraire, que les films deviendront de plus en plus simples à ce niveau-là.

 

Pourquoi avoir intégré la 3D à ce projet-là en particulier ?

En fait quand on ferme les yeux, tout ce que l’on voit est concret et semble bien réel. Au contraire, quand on met les lunettes 3D, tout devient irréel et l’on a plus du tout la même perception des choses. Pour vous donner une image, quand on met du miel dans une tasse opaque, on ne le voit pas. Quand on en met dans un verre transparent, on le voit, certes, mais d’une manière déformée, alors que c’est la même chose. Pour moi c’est ça la 3D : voir la profondeur sans véritablement pouvoir en délimiter les contours de manière précise. C’est cette impression que je voulais donner au spectateur.

 

L’usage de la 3D n’est pas commun au sein du cinéma d’auteur international. Il est plus courant dans des films destinés à une audience plus large. Comment avez-vous fait pour monter ce projet si singulier avec cette technologie ?

Avant de décider d’utiliser la 3D pour la seconde partie du film, j’avais déjà fait beaucoup de recherches durant une année afin de comprendre le développement de cette technologie et son histoire. L’idée était d’étudier ce support et cette matière bien spécifique avant même de trancher en sa faveur. Un grand voyage vers la nuit a été tourné directement en 3D. On ne l’a pas rajouté en post-production.

 

Pourquoi avoir eu envie de retourner à Kaili après Kaili Blues ?

Simplement parce que j’ai une maison à Kaili (rires) !

 

D’où vous vient ce plaisir et cet enthousiasme bien visibles à relever des défis techniques comme celui d’Un grand voyage vers la nuit et de Kaili Blues ?

J’ai beaucoup de plaisir pour plein de choses. Par exemple, ma fille a deux ans et je n’arrête pas de lui raconter un tas d’histoires invraisemblables. Après lui avoir raconté une histoire, je suis aussi heureux qu’après avoir terminé un film ! C’est ce même plaisir que je ressens quand des gens finissent par voir ce que je fais, quand je sais qu’ils ont vu mon travail et qu’ils vont en parler… C’est un peu comme si je leur avais raconté une histoire à eux aussi. Le plaisir ne vient pas du fait de pouvoir, ou non, régler les problèmes techniques ou de relever un challenge particulier, je veux simplement raconter. La technique n’est qu’un moyen de le faire. Par exemple, il suffit que je raconte à quelqu’un que j’ai aperçu une étoile filante : si je capte du plaisir dans son regard à l’écoute de ma petite histoire, pourtant très simple, cela me suffit.

 

Un grand voyage vers la nuit suit les déplacements sinueux de son personnage principal. Comment appréhendez-vous l’espace et les lieux du tournage ? Laissez-vous place, par exemple, à l’improvisation ou à l’imprévu ? Comment faites-vous pour vous adapter dans ces conditions ?

J’ai construit mon film selon une idée de « couches » temporelles et spatiales, qui se superposent. Le personnage principal passe d’une « couche » à une autre et le plus important est que l’équipe technique puisse l’accompagner au cours de son voyage. On a appréhendé l’espace selon différentes plateformes et en fonction de la hauteur de l’espace au sein duquel les personnages se déplacent. L’idée est d’avoir toujours moyen de les suivre quelle que soit la topographie des lieux. Tout a été défini à l’avance et les déplacements étaient écrits de manière précise. Mais un seul élément du scénario ne pouvait pas être écrit à l’avance : le billard ! Étant donné qu’il n’est pas possible de savoir dans quelles directions vont partir les boules, j’ai uniquement précisé à mon chef opérateur de mettre le focus sur les balles et de les suivre où qu’elles aillent, car quoiqu’il arrive l’acteur regardera ces balles.

 

Le plan séquence a-t-il été coupé ?

Non, il n’y a pas de trucages. Ce n’est qu’une seule prise !

 

Quel sera votre prochain projet ? Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Je suis en train de préparer un nouveau roman. Je ne sais pas encore quel en sera le sujet précisément mais je suis en train de chercher l’univers dans lequel je vais me plonger.