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Divergence des luttes

Mercredi 9 mai. Vous recevez ce journal et nous sommes probablement dans une gare, à Paris ou à Cannes, en partance pour le festival. Et comme les gares sont les derniers endroits où persiste avec force le réflexe de consulter la presse et acheter des journaux nous sommes certainement dans un Relais H, à regarder les couvertures. Elles n’ont sans doute pas beaucoup changé. Les magazines nous rappellent que Mai 68 fête son anniversaire. Il y a cinquante ans on allait à Cannes pour assister à son annulation. Le cinéma se solidarisait avec les mouvements ouvriers et étudiants qui tenaient le pavé haut à Paris et dans toute la France. Godard invectivait la foule. Forman annonçait lui-même l’annulation de la projection de son film. Cette année le festival aura bien lieu. Godard y présentera un film en compétition. Forman vient de mourir et n’aura jamais la Palme d’or.
D’autres mouvements ouvriers et étudiants font la Une des quotidiens, mais c’est sans doute une autre histoire. À la Une de notre journal à nous, il y a aussi des ouvriers en grève. Ce sont ceux du En guerre de Stéphane Brizé, qui sera également en compétition, et dans lequel il est question de rapports de forces, d’humiliation et de division interne. Le film de Christophe Honoré, qui arrive dans les salles, via Cannes, le 10 mai, n’est, lui, pas chroniqué dans nos pages.
Nous sommes probablement en train d’en lire en ce moment même la critique dans d’autres journaux, mais nous, nous ne l’avons pas vu.

Le temps du mois d’avril, l’attachée de presse avait perdu notre numéro de téléphone, faisant le choix de perpétuer à Paris l’usage cannois consistant à séparer presse haute et presse basse, ou presse utile et presse négligeable. Pourtant ici, dans le Relais H, la presse cinéma, quelle qu’elle soit, est entièrement reléguée derrière  les rayons de celle qui se vend : mode, people, bien-être… Enfin
on la trouve. On attrape Positif et parcourt l’édito. Malgré la situation collectivement alarmante de la critique, Michel Ciment semble ne rien voir de plus urgent que d’aller une fois de plus tirer les cheveux aux Inrocks et aux Cahiers parce qu’ils ont traité PTA et Del Toro. Son texte évoque ensuite Chris Marker, auquel la Cinémathèque consacre en ce moment même une exposition et une immanquable rétrospective. Et tout à coup, en lisant tout ça, on repense au Fond de l’air est rouge, où, dès 1977, Marker entérinait l’échec des élans révolutionnaires dont l’année 68 avait été l’épicentre. La dernière partie décrivait comment le mouvement de Mai s’était effondré en se fissurant de l’intérieur. Alors la voix-off disait : “Et voilà où on en était. Une action n’était jamais jugée selon l’écho qu’elle rencontrait parmi les travailleurs mais selon l’étiquette de ceux qui la lançaient. […] Il y avait tout un répertoire de mots imbéciles – “gauchos”, “révisos” – pour noyer la complexité des conflits dans une espèce de système binaire où chacun ne se définissait plus par rapport à la lutte de classes mais à la guerre des organisations. […] Comme s’il fallait attendre le jour où on se retrouverait côte à côte sur les banquettes d’un stade bouclé par les militaires pour s’apercevoir qu’on avait quand même des choses à se dire.

 


Exposition Chris Marker à la Cinémathèque française du 3 mai au 29 juillet 2018