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Combat de fantômes bouddhistes Sortie Blu-ray/DVD de "La Légende de la montagne" de King Hu

C’est en 1978, en Corée du Sud, que King Hu tourne La Légende de la montagne. Devant contractuellement y réaliser deux films, il enchaîne, dans les mêmes décors et avec la même équipe, ce long métrage à Raining in the mountain, qui sera longtemps son film le plus facile à découvrir en France, sur petit ou grand écran, avec son chef d’œuvre A touch of zen (1970). Ce diptyque « coréen » est généralement considéré comme l’ultime coup d’éclat d’un cinéaste brièvement chéri par l’Occident cinéphile et qui aura toutes les peines du monde à retrouver financements et inspiration dans ses dernières années d’activité (il décèdera en 1997).

On retrouve avec plaisir dans La Légende de la montagne une troupe d’acteurs fidèles dont les visages singuliers reviennent d’un film à l’autre dans les années soixante-dix. Toujours en tête se tiennent Shih Chun, élevé depuis Dragon Inn (1967) au rang de héros, ici candide, et la sublime Hsu Feng dans un rôle démoniaque lui permettant de passer en un clin d’œil du sourire avenant au masque dur et glaçant.

Comme lors du grand final de Touch of zen, King Hu nous plonge dans un univers bouddhiste en contant l’histoire de He Yun-tsing, un lettré mandaté par les autorités pour recopier, dans un lieu reculé, des écrits supposés rendre libres les âmes des défunts. Au terme d’une longue introduction et après avoir passé une rivière, sans pont car peu profonde, le jeune homme voit aussitôt les fantômes venir à sa rencontre. Dès lors, l’intrigue se met à ressembler à celle d’un suspense policier qui se trouverait déployer dans une ambiance surnaturelle. En effet, la plupart des personnages vont s’affronter jusqu’à la fin en utilisant toutes sortes de pouvoirs magiques.

Dans cette aventure, King Hu cherche en fait à faire ressentir la puissance de forces invisibles. Le défi qu’il s’impose avec ce film est de représenter une manifestation magique, un mouvement inexplicable, la propagation d’une onde sonore, le travail des esprits… Ici, les combats se font généralement sans se toucher. Le plus souvent, King Hu en passe par une mise en scène spectaculaire s’appuyant sur de multiples écrans de fumée colorée, sur des effets de lumière saisissants et des mouvements de caméra nombreux et complexes. Le résultat de ces tentatives esthétiques est inégal, parfois poétique, parfois déplacé.

Inégal, le film l’est sur sa longueur. Une longueur assumée par le réalisateur qui voulait que le spectateur, comme devant A touch of zen, fasse une nouvelle expérience du temps (bien que le film fut alors distribué dans une version tronquée). Ses trois heures paraissent excessives, certaines séquences s’étirant (les passages les plus dialogués) ou se répétant (les duels à base de percussions). Par ailleurs, le scénario, inhabituellement non signé par le cinéaste, semble relâché par endroits et si le but est clair, les motivations et les actions des intervenants sont souvent, sur le moment, assez obscures, le long de segments tantôt énergiques, tantôt contemplatifs, remplis de fantômes plutôt comiques ou plutôt inquiétants.

La beauté plastique est cependant au rendez-vous, d’un bout à l’autre, créée par le formidable coloriste qu’est King Hu. La première force de ses films est dans le déploiement de cette beauté à partir d’une forte inscription de la fiction épique dans des cadres naturels. Le long début de La Légende de la montagne en est une nouvelle preuve, qui donne à voir la marche du héros à travers une série de paysages magnifiés par la lumière et les cadrages. Quant à la séquence de poursuite entre les arbres avec d’incroyables sauts acrobatiques, elle renoue avec bonheur avec les précédents wu xia pan (films de sabre) du maître. On se dit alors qu’il faudrait accepter de garder sa naïveté, ou plutôt faire sienne celle du personnage principal, pour se laisser aller pleinement durant cet étrange voyage au pays des moines bouddhistes et des fantômes très humains.

L’éditeur Carlotta propose cette Légende jusque-là inédite en Blu-ray et DVD dans une très belle copie restaurée et accompagnée parfaitement : dans le premier bonus, David Cairns nous éclaire sur le style de King Hu en plaçant son commentaire sur des images du film et, dans le second, Tony Rayns délivre quantité d’informations utiles pour situer l’œuvre dans son contexte historique.

 

La Légende de la montagne
Shan Zhong Zhuan Qi

de King Hu

Avec Hsu Feng, Sylvia Chang, Shih Chun, Tung Lin, Tien Feng, Wu Ming-tsai

Taïwan, 1979.
Durée : 192 min.
Sortie France du DVD : 9 mai 2018.
Format : 2.35:1 – 16/9 – Couleurs.
Langue : mandarin – Sous-titres : français.
Éditeur : Carlotta.

Bonus :
« Monstre sacré du cinéma », essai de David Cairns (21 min)
Entretien avec Tony Rayns (21 min)