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Clap de fin : une affaire de famille

Qu’a-t-on vu à Cannes cette année ? J’emprunte le titre du film de Kore-eda, que je n’ai pas vu, parce qu’il va bien avec ce qu’on a remarqué comme étant une thématique commune à quelques films, à l’heure du bilan, après une presque trentaine de projections. La famille, celle que l’on a vu à l’écran. La famille de fiction, et sa représentation est loin d’être sans embûche. Elle qui devrait être zone de confort et de sécurité, s’autodétruit à cause de ce qui à l’extérieur l’oppresse, lois, tabous, coutumes, toutes ces choses qui font disparaître l’individu. Deux films quasi jumeaux tout d’abord, Rafiki, présenté à Un Certain Regard, qui voit la rencontre et l’amour entre deux jeunes femmes du Kenya, dans un pays où l’amour entre femmes est inimaginable, et Carmen et Lola, à la Quinzaine des réalisateurs, qui montre également deux femmes s’aimer, alors qu’une est sur le point de se marier. Elles appartiennent à la communauté gitane, où c’est également proscrit. Dans les deux cas, la famille des jeunes femmes en question n’accepte pas, et rejette, renie leurs propres enfants. D’une manière violente. Parce que l’amour humilie, déshonore. Même au sein d’une même famille. L’écran de cinéma est là pour mettre en lumière, épauler ces jeunes forces oubliées, délaissées par leurs proches. Et il y a plein de couleurs dans ces deux films, virevoltantes de partout.

En toute fin de festival, est apparu la plus belle photo de ces familles bancales, le plus beau portrait : celui de Zain, enfant des bidonvilles de Beyrouth, dans Capharnaüm. Zain n’existe pas. Oui, oui, il n’existe pas : ses parents, trop miséreux, ne l’ont pas déclaré à sa naissance car l’obtention des papiers d’identité coûte cher. Donc il n’existe pas, et son âge reste indistinct – 12 ans, quelque chose comme ça. Et puis il est né garçon, et alors il est moins facile de le caser, comme sa sœur est facile à caser auprès d’un mari. On ne sait quoi en faire. Mais Zain a cent ans, dans sa tête, les idées qui font l’humain, la liberté, le droit à l’enfance, le bonheur, il les a en tête, comme une ligne de conduite qu’il n’est pas possible d’abandonner. Et les pose, sans commune mesure, aux adultes qui sont ses parents. Intente en procès l’abandon de l’amour. Comme le font les grands, avec un avocat. Et ceci est une affaire de grands, de la plus haute importance. Tout est entendu et compris dans ce film, le contexte, et les parents ne sont pas que à blâmer. Simplement, ils devraient prendre leur petit Gavroche de fils en modèle. Sa trajectoire durant tout le film est exemplaire, en plus de sa survie propre, il va devoir s’occuper de plus petit que soi, traînant bébé dans une poussette-casserole, chipant pour lui un biberon, oui c’est moins bon que le lait de maman. Il est formidable en père-enfant, il a une force décuplée, des épaules larges. Ce petit homme se forgera lui-même son identité, quand la société n’attend que des papiers. Sourire figé sur l’écran, le portrait vaut bien de l’or, pour cette fabuleuse victoire du nom !

Presque inutile de préciser que les trois films dont nous parlons ici sont inscrits dans le réel de façon indubitable : actrices gitanes, actrices et réalisatrice du Kenya dont l’œuvre a déplu au pays au point de les menacer, jeune enfant syrien filmé dans les rues du Beyrouth et devenu acteur par la caméra, mais étant surtout lui.

La famille du réel est mise à mal, tous les jours, partout. Le cinéma est là pour en faire éclore ce qui en est le cœur palpitant, les Zain, Kena, Ziki, Carmen et Lola, et leur donner leur victoire en grand. Montrer leur sincérité à ceux qui ont plié avant eux. Il n’est jamais trop tard pour grandir. On peut déjà tout savoir et ÊTRE, même à 12 ans à peu près.