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Les paradoxes de Nolan Parution du livre "Christopher Nolan, la possibilité d'un monde"

Pour leur onzième volume, les éditions Playlist Society proposent un essai de Timothée Gérardin sur le réalisateur britanno-américain Christopher Nolan. L’idée semble excellente et le moment opportun. Tout d’abord parce que les études concernant l’homme de Memento ne sont pas encore légion, ni en bibliothèques ni en kiosques. Ensuite parce que le cinéaste fut l’un des plus clivants de ces quinze ou vingt dernières années, son œuvre entraînant les cinéphiles dans des débats virulents, en particulier sur internet, avec sans doute comme période la plus mouvementée de ce point de vue celle courant de sa reprise du personnage de Batman en 2005 à la sortie d’Inception en 2010. Enfin parce que l’évolution même de sa carrière incite à faire le point aujourd’hui, à livrer une vue d’ensemble profitable aussi bien aux admirateurs qu’aux réfractaires, ceux qui pestent depuis longtemps devant les acrobaties et la solennité de ce cinéma-là. Ce sérieux à toute épreuve semblait trouver récemment, avec Dunkerque, un objet plus adéquat que, par exemple, le Gotham City du fameux homme-chauve-souris. Quoi qu’il en soit, chacun est obligé de constater la permanence des travaux du réalisateur, son avancée non entravée sur son chemin artistique et même le ralliement progressif de spectateurs autrefois moins bien disposés, sans perte significative de « fidèles » des premières heures (situation assez comparable à celle d’un Paul Thomas Anderson, cinéaste de la même génération que l’on peut penser d’une autre valeur et qui n’œuvre certes pas dans le blockbuster, mais qui parvient lui aussi à tailler sa route dans le paysage américain en trouvant à chaque film des défenseurs supplémentaires). Dans quelques chapelles critiques, a ainsi pu remonter à la surface plus nettement qu’auparavant la question : « Faut-il se mettre à soutenir vraiment Nolan ? »

Apparemment, cette question, Timothée Gérardin ne se l’est jamais posée. Sa connaissance de l’univers du cinéaste et la précision avec laquelle il parvient à le décrire démontrent que son adhésion ne date pas d’hier. Le corpus étudié a le double avantage d’être relativement restreint, dix longs métrages étant pour l’instant relevés au compteur, et de donner à voir un monde cinématographique cohérent. Même s’il n’a vu qu’une poignée de ces films, le lecteur se repère facilement dans la carte dessinée par un livre dont la construction n’est pas chronologique. Il s’agit bien d’un essai, dans lequel Timothée Gérardin passe habilement d’un thème nolanien à un autre, relevant la façon dont ils apparaissent dans les différents films, sans jamais produire de lassitude à la lecture ni proposer de développement tiré par les cheveux. Le but étant bien sûr de poser ainsi Christopher Nolan comme véritable « auteur de films », la démonstration est incontestable.

Du prologue à l’épilogue sont cependant soulignés les paradoxes structurant l’œuvre entière, parmi lesquels la préservation d’une certaine indépendance au sein du système hollywoodien des grosses productions, le souci du réalisme derrière les gestes et les techniques de l’illusionniste ou encore le goût des constructions narratives complexes pour raconter des histoires au départ très claires. Très justement, la « vérité cachée des scénarios de Nolan » est exposée ainsi : « ce principe, c’est que l’idée qui pourra conduire la victime à agir comme on le souhaite doit être aussi simple que ses développements seront compliqués. De la même manière, les motifs profonds des personnages de Nolan sont parfaitement limpides, ce sont les intrigues qui en découlent qui suscitent le trouble. »

Mais le livre est loin de se limiter à la seule observation de la mécanique narrative ayant fait la célébrité du réalisateur. En abordant successivement les questions de points de vue, de perception altérée, de types de montage, de représentation des rêves, d’utilisation des objets, de « reproductibilité technique du monde » et de croyance en l’humanité, Timothée Gérardin dessine un portrait sans s’encombrer d’inutiles informations biographiques (les seules présentes le sont parce qu’elles sont déterminantes et suffisent à prouver que l’auteur s’est particulièrement bien documenté). Dans ces pages, est logiquement cherché tout ce qui fait la singularité de ces récits et de ces obsessions mais ces données thématiques sont constamment reliées à une pratique de la mise en scène. En maintenant ce lien, Timothée Gérardin montre comment les unes influencent l’autre, et inversement. Rendre intelligible le dialogue du fond et de la forme, cela devrait être, idéalement, l’une des premières volontés de tout auteur de livre consacré à l’œuvre d’un cinéaste. On ne compte plus, pourtant, les études s’arrêtant à la surface scénaristique. La réussite de ce Christopher Nolan n’en est que plus éclatante. La clarté de l’expression permet ici de saisir immédiatement l’idée. Elle est toujours pertinente, même lorsqu’elle est inattendue, comme dans le paragraphe intitulé « Inception, ou l’anti-comédie musicale » (« C’est que, dans la comédie musicale, le mouvement semble venir de l’intérieur des corps pour agir sur le cadre, alors que dans le film de Nolan, le mouvement vient de l’extérieur du cadre pour agir sur les corps »). On peut même déceler une sorte de twist en s’acheminant vers la fin de la lecture : alors que la trilogie Batman est plutôt reléguée au second plan jusque là, il est expliqué comment la verticalité à l’œuvre dans celle-ci a donné une nouvelle ampleur à la mise en scène, avant qu’un long passage sur les personnages de méchants de ces trois films nous permette de cerner la dimension politique du cinéma de Nolan, présenté comme un « conservateur raisonné ».

Ainsi le fervent supporter trouvera forcément son compte dans cet essai en tous points remarquable et l’indécis des raisons de basculer. Et le contempteur ? Disons que l’important n’est pas de changer d’avis mais de trouver matière, encore et toujours, à réflexion sur le cinéma, ce que permet ce livre stimulant.

 

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde
de Timothée Gérardin

Date de sortie : 13 mars 2018
Prix : 14 euros
Format : 14 x 18,3 cm
Nombre de pages : 128
Éditeur : Playlist Society