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Entretien avec Isabelle Broué, réalisatrice de « Lutine » Sortie cinéma du 4 avril 2018

Depuis le 4 avril 2018, le nouveau film d’Isabelle Broué (Tout le plaisir est pour moi, 2004) est accessible dans les salles de cinéma. Il y est question de polyamorie, de création, de quête de soi, de cinéma dans une quête incessante d’interrogations de soi dans des relations résolument éthiques aux autres. Renouant dans une démarche dialectique le contrat passé avec le spectateur, Isabelle Broué propose une comédie romantique de fiction documentée qui dépoussière vigoureusement l’idéal de relation bienveillante à l’autre.

 

Cédric Lépine : Pourquoi et comment en es-tu venue à travailler sans producteur, sans distributeur, ni attaché·e de presse sur ce film ?
Isabelle Broué : Je m’étais fixée de tourner mon deuxième long métrage moins de dix ans après le premier. À six mois de l’échéance, j’ai soudain eu cette idée de tourner un film sur la polyamorie entre fiction et documentaire avec mon 5D et en financement participatif : pas le temps de chercher un·e producteur·trice ! J’avais six mois pour écrire, me former au 5D, créer un site Internet, lancer une souscription : j’ai foncé !

De fil en aiguille, entourée de plein de gens formidables, j’ai tourné, monté, et finalement même réussi à finir le film avec la souscription de départ – alors que je pensais initialement avoir impérativement besoin d’un·e producteur·trice au moins au moment de la post-production. J’ai alors cherché un·e distributeur·trice tout en commençant à montrer le film dans des festivals de cinéma et des conférences internationales sur la non-monogamie. Mais j’étais hors cases dès le départ : sans agrément du CNC, difficile de trouver une société de distribution qui accepte d’investir dans le film « après coup ».

Inspirée par l’expérience de deux films dont j’ai suivi la carrière de près, Ceci est mon corps de Jérôme Soubeyrand, resté plus de trois ans à La Clef, et Haramiste, d’Antoine Desrosières, qui a « tenu » aux 3 Luxembourg puis à l’Accattone près d’un an [NDLR le nouveau film d’Antoine Desrosières est en sélection officielle à Cannes à Un Certain Regard], j’ai décidé de tenter ma chance de la même manière : en accompagnant le film à chacune de ses séances. La programmatrice des 3 Luxembourg a dit « banco »… et c’est ainsi que je suis devenue « distributrice » de mon film ! Au passage, j’en profite pour envoyer un message aux exploitant·es qui lisent cette interview : Lutine et moi-même sommes à votre disposition !

Quant à « attachée de presse », là aussi, ça s’est fait assez naturellement, quand une attachée de presse renommée m’a « empouvoirée » en me disant qu’après avoir maîtrisé toute la chaîne de fabrication de mon film, je lui paraissais la mieux placée pour en parler aux journalistes. Là aussi, je me suis donc lancée… et j’apprends en faisant.

C. L. : Comment ce nouveau long métrage poursuit-il d’un côté les questionnements de tes précédents films et d’un autre, explore un nouvel horizon ?
I. B. : À corps perdu [NDLR : court-métrage sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs] parlait d’une relation abusive et du trauma qui en découle. Dans Tout le plaisir est pour moi, il était question de sexualité et du plaisir qui – pour moi – ne peut naître que dans le consentement et le lâcher prise. Dix ans et deux enfants plus tard, je souhaitais parler du respect dans les relations. Lutine parle ainsi de relations construites dans la confiance, le plaisir et le respect mutuels.

C. L. : Comment le métissage fiction et documentaire ou « fiction documentée » est-il arrivé dans ton écriture ?
I. B. :
Pendant plusieurs mois, j’ai essayé d’écrire un documentaire sur la polyamorie, tout en envisageant de me mettre en scène pour faire le lien entre les différent·es intervenant·es. Cependant, le sujet étant encore tabou dans la société, je me rendais compte qu’il serait difficile de recueillir des témoignages. La lecture de L’Apprentissage de l’imperfection de Tal Ben-Shahar (2010) a bouleversé mon rapport à l’écriture : à force d’être perfectionniste, je ne faisais rien ! Je me suis lancée dans l’action avec le mot d’ordre : quoi qu’il arrive, je tourne.
J’avais besoin de l’accord de personnes de la « vraie vie » : j’ai écrit mon scénario en fonction d’elles. J’ai ensuite intégré le processus de tournage à mon écriture, et c’est ainsi que la caméra est devenue l’un des personnages du film. Lorsque j’ai commencé à tourner, je n’avais pas encore les comédiens principaux, Mathieu Bisson et Philippe Rebbot : je voulais d’abord m’assurer d’être crédible en « actrice ». Je me suis entourée de personnes dans mon équipe avec lesquelles je me sentais en confiance, certaines depuis des années : je savais qu’elles me diraient la vérité sur mon jeu, tout en étant en bienveillance à mon égard.

C. L. : Ton personnage est traversé par les incertitudes et les prises de risques, tout en assumant le rôle de la réalisatrice qui contrôle l’ensemble d’un projet : comment équilibres-tu toutes ces dimensions ?
I. B. : Je n’ai jamais su séparer personnel et professionnel : à ce titre, Lutine est sans doute le summum de la revendication d’être qui je suis. C’est d’une certaine manière à la fois pour moi un film thérapeutique et un manifeste. Il m’est malheureusement arrivé par le passé de parfois tellement intérioriser – et croire – les critiques qui m’étaient adressées, que cette fois-ci, j’ai choisi d’assumer publiquement qui je suis – peut-être est-ce ma manière à moi d’être dans la résilience ?
Ce que l’on désigne en nous comme des faiblesses peut constituer au contraire notre force. Je sais que je dérange certaines personnes, mais en même temps, il y en a d’autres avec lesquelles je peux communiquer de manière authentique : c’est à celles-ci que je m’adresse. En réalité, je crois bien que j’ai grandi au cours du processus d’écriture et de fabrication de ce film, et c’est de ceci dont le scénario est le témoin vivant.
La vie n’a ni forme ni sens et je crois qu’en tant que cinéaste, c’est en partie ce que je cherche : donner du sens et de la forme à ce qui n’en a naturellement pas. Le cinéma m’a aidée tout au long de ma vie à mieux comprendre les émotions des un·es et des autres, et pour moi, mon métier consiste à mettre en scène des émotions afin de les faire ressentir à un public : c’est ma manière de communiquer avec le plus grand nombre.
Le personnage que j’incarne dans mon film – mon double – me permet par l’autodérision de montrer des erreurs que l’on peut faire lorsque l’on débute en polyamorie. Être poly – choisir de vivre des relations éthiques – c’est à la fois accepter d’entendre et accueillir les besoins et les émotions de l’autre, et, comme le dit Françoise Simpère dans le film, être capable de connaître – et reconnaître – ses propres limites et vulnérabilités. Le personnage de la réalisatrice dans le film ne se comporte pas toujours de manière éthique et – c’est important pour moi – les autres le lui font remarquer : elle a tendance à manipuler les autres, et finit par le payer au prix fort. C’est l’histoire classique de l’arroseuse arrosée. Elle peut alors commencer, comme le suggère son compagnon, à travailler sur ses propres émotions plutôt que de jouer avec celles des autres.


C. L. : Si l’amour intéresse autant le cinéma, n’est-ce pas aussi selon toi que l’amour est un besoin de partager une fiction commune ?
I. B. :
Ma définition actuelle du sentiment d’amour, que j’emprunte à Barbara Fredrickson, est une succession d’émotions positives partagées : des moments où toutes les personnes en présence se veulent – et se font – du bien les unes les autres. Ainsi, comme on a pris du plaisir à être avec une personne, on a envie de recommencer. Le sentiment amoureux se développe dans la durée parce que l’on renouvelle les émotions positives et agréables – c’est aussi la magie de l’ocytocine, cette hormone que l’on dit de « l’attachement ».
Dans l’idée de la fiction, il est vrai que l’on se raconte des histoires : on vit des « histoires d’amour ». Naturellement, lorsqu’on évoque une expérience passée, on a tendance à la transformer pour lui donner du sens. Les histoires d’amour se construisent aussi sur des « histoires » communes que l’on se raconte et que l’on co-crée ensemble. John Gottman décrit bien comment les histoires que chacun·e raconte sur la naissance d’un couple en disent long sur leur avenir possible ensemble – ou non.
La polyamorie, sur mon chemin de développement personnel, m’a appris à vivre dans l’ici et maintenant, dans une expérience de pleine conscience de soi et de l’autre. Aujourd’hui, quand je dis ou reçois un « je t’aime », c’est dans l’ici et maintenant : je ne fais plus de projections sur un futur hypothétique, je vis dans le présent.


C. L. :
Par ces allers retours entre fiction, documentaire, fiction dans le documentaire et documentaire dans la fiction, ton film invite au lâcher prise à l’égard du cadre rationnel traditionnel.
I. B. : La polyamorie n’est pas un concept théorique, mais bien une expérience pratique à vivre. À travers mon écriture et ma mise en scène, l’enjeu pour moi consiste à partager des émotions avec le spectateur, par son identification aux personnages. Dans un film, il y a – dans ceux qui me touchent, en tout cas – une communication directe entre le ou la cinéaste et le spectateur. Les comédien·nes, la musique, la lumière… sont au service des émotions. Au cinéma, on ne se contente pas de « vivre par procuration » : on vit vraiment des émotions ! C’est quand j’ai découvert le concept des neurones-miroirs il y a un an ou deux seulement, que j’ai enfin vraiment compris pourquoi j’avais choisi ce métier.
Le scénario de Lutine parle autant – si ce n’est plus – de création et de créativité, que de polyamorie. Comment naît une idée ? Quelle est la part des choses entre la « réalité » et la « fiction » ? Il joue avec vos neurones… tant et si bien qu’en effet, si on essaie de tout analyser en termes d’écriture, de « qui est qui » ou « qui joue qui », on s’y perd, comme les personnages dans le film : l’enjeu est bien de lâcher prise, et de se laisser porter par ses émotions et celles des personnages à l’écran. Un ami m’a dit avoir trouvé Lutine « hypnotique ». Sachant qu’il est lui-même hypnothérapeute, c’est sans doute l’un des plus beaux compliments que l’on m’ait fait sur le film.

C. L. : Ce qui est interrogé dans les films qui parlent d’amour, et cette question est naturellement au cœur de Lutine, c’est l’amour porté à une personne qui doit permettre à quelqu’un d’être qui il est vraiment.
I. B. :
Une relation amoureuse est une relation privilégiée parce que, lorsqu’on y entre, on se livre complètement. Il n’y a rien de plus fort et bouleversant, pour moi, que de livrer ses propres vulnérabilités et de recevoir celles de l’autre. Cela donne alors implicitement une forme de pouvoir à l’autre, et l’amour ne peut se développer réellement, selon moi, que lorsqu’il y a réciprocité dans ces échanges.

Pour moi, une relation d’amour, d’amour véritable – qu’elle s’inscrive dans la durée ou non – repose fondamentalement sur la réciprocité. Elle permet alors de se livrer et d’oser être soi-même – ceci n’étant possible à mon sens que si chacun·e est dans l’accueil inconditionnel des émotions, qui sont toutes légitimes, quelles qu’elles soient. (NB. Toutes les émotions sont légitimes, puisqu’elles sont : ce sont les comportements qui ne le sont pas. C’est ce qu’on apprend à un enfant dès son plus jeune âge : Tu as le droit d’être en colère, pas de taper ou de casser tes jouets ! )

Aimer, c’est aller bien au-delà de l’image que l’autre reçoit de soi. Dès lors, on se découvre en tant qu’individu avec les personnes avec lesquelles on est en relation. Lorsqu’on est en relation intime avec une seule personne, on ne développe souvent qu’une seule facette de soi-même. Alors qu’en fonction des rencontres que l’on fait, on peut développer des aspects différents de soi : Françoise Simpère l’exprime bien dans le film. C’est accepter de mieux se connaître soi-même que d’entrer en relation intime avec d’autres.

La relation amoureuse permet aussi d’explorer son style d’attachement, autrement dit la manière dont on vit nos liens privilégiés avec une autre personne. La découverte de la théorie de l’attachement de John Bowlby a pour moi été un bouleversement. L’attachement se crée entre un enfant et un ou plusieurs adultes référents à sa naissance. Dès lors, la manière dont on est en relation avec ces personnes de référence dans la petite enfance va déterminer notre style d’attachement dans nos relations à venir : sécure ou non-sécure (insecure).

La bonne nouvelle, c’est que notre style d’attachement n’est pas déterminé pour toute notre vie et qu’on peut travailler à le rendre plus sécure. Là encore, il s’agit d’un travail de développement personnel.

On peut observer chez des personnes en relation amoureuse une sorte de miroir où ce que vit l’un·e vis-à-vis de l’autre le ou la renvoie à son expérience d’attachement aux premières années de sa vie. Une personne adulte dont l’enfance s’est construite avec un attachement sécure pourra entendre les reproches ou critiques d’autres personnes sans que cela ne l’atteigne profondément, parce qu’elle est suffisamment solide dans son estime de soi pour comprendre que ces critiques ne parlent pas d’elle, mais bien de la personne qui les exprime. Elle apprend ainsi très tôt à naviguer dans ses relations et à éviter les personnes qui peuvent être toxiques dans leurs rapports aux autres.

Cette chance n’est pas donnée à tout le monde. Mais encore une fois, la bonne nouvelle, c’est qu’on peut travailler sur soi et sur son style d’attachement. Et pour cela, la polyamorie est sans nul doute une excellente école de développement personnel, en plus bien sûr, d’une philosophie de vie et d’une manière éminemment politique – féministe, égalitaire, éthique – de voir et de vivre les relations.

C. L. : Peux-tu parler de ta proposition d’ouvrir au plus large public ton film en le rendant accessible aux personnes sourdes et malentendantes, aveugles et malvoyantes ?
I. B. :
Là aussi, il s’agit pour moi d’une ouverture aux autres et à la différence. Les personnes en situation de handicaps ne peuvent pas toujours venir vers nous : c’est à nous d’aller vers elles. Le monde des sourd·es s’est ouvert à moi quand j’ai vu le magnifique film de Lætitia Carton : J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd. J’étais en larmes à la fin de la projection : c’était comme si un voile s’était levé sur un monde parallèle dont j’ignorais tout. Alors j’ai eu envie, à ma manière, de leur tendre la main en leur rendant mon film accessible.

Pourquoi ne diffuserait-on pas systématiquement les films avec des sous-titres pour personnes sourdes et malentendantes ? Certes, cela peut un peu gêner les entendant·es les premières minutes : mais c’est une question d’habitude. Je fais le choix de projeter Lutine systématiquement avec des sous-titres en français colorisés, ce qui permet aux personnes qui en ont besoin d’assister à toutes les projections, partout en France.

C’est en me renseignant sur les sous-titres auprès d’une amie qui, comme moi, a fait la FEMIS, puis a créé l’association Retour d’image pour l’accessibilité au cinéma des personnes en situation de handicap… que j’ai entendu pour la première fois parler de l’audiodescription pour les personnes aveugles et malvoyantes. Là aussi, c’est un nouvel univers qui s’est ouvert à moi : c’est véritablement une nouvelle écriture du film. Si les personnes aveugles ne vont pas au cinéma, c’est parce que l’audiodescription des films, qui est pourtant une obligation légale imposée par le CNC à tous les films français, n’est en réalité pas disponible la plupart du temps dans les salles, qui ne sont pas – ou mal – équipées.

C’est Marie Gaumy, qui a fait un travail remarquable d’écriture et d’interprétation pour l’audiodescription de Lutine, qui m’a parlé de cette application allemande géniale : Greta, de Greta und Starks. La production d’un film met à disposition l’audiodescription sur la plate-forme de l’appli, et le spectateur n’a plus qu’à la télécharger gratuitement sur son smartphone (comme un fichier MP3) : une fois dans la salle de cinéma, l’appli synchronise automatiquement l’audiodescription avec le son du film.

Greta n’est pas encore très connue en France, contrairement à l’Allemagne : je crois que Lutine est seulement le 18e film disponible en français, après des grosses machines comme Star Wars ou les films de Disney-Pixar, et quelques plus petits films (dont quand même 120 battements par minute : ça n’est sans doute pas un hasard !). Ça me paraît essentiel de faire connaître le procédé auprès des professionnel·les et des personnes aveugles : le cinéma leur devient ainsi enfin accessible, dans toutes les salles et à toutes les séances.

C’était important pour moi de faire ce que je pouvais, à mon niveau. J’ai donc lancé une nouvelle souscription (que j’ai appelée « Accessibilité pour Lutine ») afin de financer les frais qui y sont liés : pour montrer le bon exemple et tendre la main aux personnes en situation de handicaps sensoriels. À Paris, les 3 Luxembourg et l’Accattone ont joué le jeu avec moi : le film est projeté avec des sous-titres en français une fois sur deux (en alternance avec des sous-titres en anglais) et le cinéma offre une place à une personne accompagnant une personne aveugle. C’est chouette, et je leur en suis très reconnaissante. Pas à pas, et petit à petit, chacun·e à son niveau, on fait bouger les choses.

 

 

Lutine
d’Isabelle Broué

97 minutes. France, 2016.
Couleur
Langue originale : française

 

Avec : Isabelle Broué (Isa), Mathieu Bisson (Gaël), Philippe Rebbot (Philippe), Agathe Dronne (Agathe), Françoise Simpère (elle-même), Laurent Lederer (Laurent), Bruno Slagmulder (l’ex), Anne Benoît (l’avocate), Caroline Broué (elle-même), Olivier Augrond (le directeur de la photographie), Marianne Jamet (Marianne), Ophélie Koering (Ophélie), Anne Kreis (la mère), Yann Kerninon (lui-même)
Scénario : Isabelle Broué
Montage : Sonia Bogdanovsky
Musique : Loïc Prot
Images : Isabelle Razavet, Justine Bourgade, Jordane Chouzenoux, Christophe Colonel, Olivier Dessalles, Julie Grünebaum et Raphaël Vandenbussche
Son : Laurent Benaïm, Virgile Van Ginneken, Vincent Lefèbvre, Nicolas Paturle, Xavier Piroëlle, Guillaume Valeix, Pierre Bompy, Yves-Marie Omnès, Thomas Tymen
Production : Lutine & Cie
Distribution (France) : Lutine & Cie