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Cannes 2018 : le pari de la sélection officielle

De toute évidence, en 2018, Cannes se positionne sous le signe du changement. Changement du calendrier (ça commence un mardi et plus un mercredi), changement des règles du jeu pour la presse (à qui est retiré le privilège de voir les films avant leur présentation en soirée de gala) et dans la foulée sélection bousculant objectivement la routine. En effet, ce qui se remarque en premier lieu dans le programme de la sélection officielle, ce sont les absents. Beaucoup de noms circulaient et – en tout cas à ce jour puisque quelques rajouts ultérieurs sont prévus – beaucoup manquent à l’appel. Parmi eux, non seulement des cinéastes historiquement cannois (Assayas, Von Trier..), mais plus spécifiquement des auteurs intiment liés à la présidence Frémaux : Dolan, Audiard, Lanthimos, Nemes, et par dessus tout Sorrentino, qu’il chouchoute depuis 2002 (Les Conséquences de l’amour) ou Ceylan, dont il a sélectionné tous les films, de Uzak en 2003 jusqu’au palmé Winter Sleep, en 2014. Après une édition assez catastrophique en 2017, Frémaux a donc le mérite de jouer tapis au lieu d’essayer de se refaire sagement en misant sur les valeurs sûres. Si on lit entre les lignes, on est en droit d’imaginer que la chose s’est d’abord imposée à lui, notamment avec les défections de gros morceaux comme le Audiard (protégé par ses producteurs américains, dans une stratégie visant les Oscars) ou le Cuaron (disqualifié pour cause de financement Netflix) mais qu’il a alors choisi de retourner la contrainte et d’en faire la couleur de cette édition : celle du renouvellement et de l’inattendu. Ainsi, en compétition, parmi les réalisateurs, à l’exception de Godard (dont on peut logiquement penser qu’il ne sera pas présent étant donnée la tonalité définitive de son mot d’excuse lors de la présentation d’Adieu au langage), ce sont Stéphane Brizé et Pawel Pawlikowski qui, eu égard au succès leurs derniers film (La Loi du marché et Ida) se retrouvent, contre toute attente, en position d’être ceux dont les noms parleront le plus au grand public. Et côté acteurs, Vincent Lindon est à peu près ce que les photographes auront de plus star à se mettre sous l’objectif. Mystérieusement, cette année où Frémaux décide de décaler les séances presse pour protéger les séances tapis rouge se trouve donc être précisément celle où la sélection parie radicalement sur les “films de critiques”, au détriment du tapis rouge. En d’autres termes, la critique est mise à distance au moment où concourent essentiellement des films qui ont besoin d’elle (a priori, qui, du papier de Libération ou de la Montée des marches de Laurent Weil a le plus de chances de faire buzzer le dernier Kiril Serebrennikov ou le premier film égyptien sur un lépreux, joué par des acteurs non-professionnels ?). Quoi qu’il en soit, élaborée sur un terrain miné de toutes parts – l’édition 2017 à faire oublier, la gestion de la question Netflix, la frilosité grandissante des productions américaines à l’égard de Cannes, la nécessité de ne commettre aucun impair dans l’actuel climat post-Weinstein… – il faut reconnaître que la sélection affiche un certain panache. Encore faut-il maintenant que les œuvres suivent et légitiment cette stratégie offensive. Donc à ce stade une chose est sûre : le film le plus attendu de Cannes 2018, celui dont on est vraiment curieux de savoir ce qu’il vaut et comment il se termine, c’est le festival lui-même.

 


photo © La Voix du Nord