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Rome dans la tête de Fellini Sortie Blu-ray/DVD de "Fellini Roma" de Federico Fellini

En 1972, Federico Fellini a déjà deux décennies de travail derrière lui et en a deux autres devant lui. Roma tient donc une place centrale dans sa carrière. Ce film sur « sa » ville constitue le point extrême de ses expériences sur le plan narratif, suivant immédiatement le vrai-faux documentaire Les Clowns (1970) et précédant les deux classiques des années 1970 que sont Amarcord (1973) et Casanova (1976). L’un est plus émouvant et l’autre plus admirable que Roma. Il n’empêche que l’on garde là un film incontournable et d’abord, irracontable. Pas d’histoire à proprement parler ici, juste un sujet : la cité-mère, traversée par ses habitants au fil des ans. Rome est vue par l’œil d’un réalisateur qui apparaît lui-même à l’écran à quelques reprises dirigeant une équipe de tournage. Mais Roma n’est pas un film en train de se faire. La mise en abyme n’est clairement installée qu’à certains moments. Ailleurs, sont plutôt visualisés des souvenirs ou des rêves. Et si une poignée de séquences sont plus réalistes, nous ne sommes pas non plus devant un documentaire sur la ville. Il s’agit en fait d’une re-création totale par l’esprit d’un artiste en pleine inspiration. La grande majorité des scènes se déroulent dans les décors de Cinecittà, où Rome a été dupliquée.

Rêve et réalité se télescopent, passé et présent alternent. Certes, le film débute en évoquant diverses façon d’entrer dans Rome (à pied, en voyageant en train ou en empruntant un infernal périphérique automobile), se termine en quittant l’endroit à moto et laisse quelques personnages tenir un rôle d’accompagnateur intermittent (un journaliste en Fellini jeune, le cinéaste lui-même) mais le fil conducteur n’est jamais véritablement tissé autrement que dans le cheminement de la pensée de l’auteur. Ce sont des impressions felliniennes qui se succèdent à l’écran, en des séquences uniquement liées entre elles par un fondu au noir. Au spectateur de déceler, ou pas, entre elles, des articulations secrètes. D’apprécier par exemple l’étrangeté ou la facétie dans le fait que le célèbre défilé de mode ecclésiastique soit aussitôt collé aux longues séquences consacrées aux bordels et au « cirque » des prostituées et de leurs clients.

Le mot « bordel » reste d’ailleurs constamment à l’esprit, avec son double sens français. Fellini rend compte du bordel romain avec ces bruits, ces invectives, cette agitation en tous sens. Dans des scènes de repas en pleine rue, d’appartement, de cabaret ou de maison close, en autant d’endroits surpeuplés, tout déborde, comme les énormes seins des nuisettes des femmes dévoreuses. Fellini charge son cadre (avec précision toutefois), bouge sa caméra et ne s’attarde pas. Souvent, il ne retient qu’une phrase, un visage étonnant, un corps marquant, puis il passe à autre chose, juste à côté, frustrant le spectateur en quête de sens et de récit classique. Surtout, il réalise une œuvre agressive sur le plan sonore. Du sidérant embouteillage sur l’autoroute menant à Rome à la ronde nocturne des motards, en passant par un spectacle populaire constamment interrompu par un public indomptable, la bande son se sature. Cependant, Fellini a l’intelligence de couper ce flux à intervalles réguliers, d’enchaîner avec des scènes désertées par l’homme et lavées de sa pollution, sonore et autres.

Roma a l’allure d’un ouvrage pessimiste et inquiet, dans lequel l’Antiquité observe imperturbablement la modernité. Celle des hippies notamment, qui ne rencontrent pas le monde de Fellini : il est malicieusement dit dans le film que ce cinéaste reconnu partout ne s’intéresse pas aux vrais problèmes de la jeunesse et du monde, ayant déjà du mal à régler les siens. Une charge de flics est bien filmée, mais la caméra s’attarde plus volontiers sur ce qu’en dit un bourgeois réactionnaire en terrasse, comme au spectacle. Que l’on ne s’y trompe pas : pour Fellini, la bourgeoisie et les dominants vont finir par crever aussi. L’ordre règne, certes, au Palais d’une vieille comtesse qui a réuni tous les pontes de la classe ecclésiastique mais tous ces gens qui pensent être bien ancrés dans leur époque avec leurs tenues brillantes et modernes ont en fait les traits livides. Quasi immobiles, ils sont déjà morts. Mais tout cela, c’est à nous de le ressentir, Fellini refusant d’expliquer les choses. Il partage des visions, pas forcément belles en elles-mêmes, et les assemble poétiquement. Il prend les clichés romains sur la nourriture, la figure de la Mère, la vantardise ou la saleté et les pousse aux extrémités. Ce dynamitage produit mille morceaux réassemblés en un objet à autant de facettes, pour un film unique, même pour son auteur.

La maison Rimini présente Fellini Roma (titre français d’époque) dans deux éditions, simple ou collector. En bonus du DVD sont notamment alignées des scènes non retenues dans le montage final, parmi lesquelles les brèves apparitions de Marcello Mastroianni et Alberto Sordi, tournées sur le même mode (l’échange avorté) que celle d’Anna Magnani restée célèbre. L’édition collector regroupe quatre documentaires pour la télévision des années 1983 et 1984 consacrés aux (nombreux) acteurs de Fellini, aux scènes coupées de certains de ses films et au tournage de Et vogue le navire… Semblant parfois avoir été réalisés « à la manière de… » et donnant régulièrement la parole au cinéaste, ils entretenaient alors le mythe, celui qui nous paraît aujourd’hui, presque 25 ans après la mort du Maestro, étrangement lointain.

 

Fellini Roma
Roma
de Federico Fellini

Italie, 1972.
Durée : 115 min.
Sortie cinéma (France) : 17 mai 1972.
Sortie France du DVD : 23 janvier 2018.
Format : 1.66:1 – 16/9 – Couleurs.
Langue : italien, français – Sous-titres : français.
Éditeur : Rimini Éditions.

Bonus :
Entretien avec Italo Moscati, écrivain et critique (22 min)
Scènes coupées (17 min)
Films-annonces

Bonus de l’édition collector :
« Zoom sur Fellini », documentaire en 4 parties : « Les acteurs de Fellini » (1 & 2, 47 min & 50 min), « Fellini au panier » (44 min), « Les visages de Fellini » (49 min)