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Premiers Plans 2018 : Un vent glacé dans un ciel étoilé 30e édition du festival Premiers Plans d'Angers

Au fil de des éditions d’un festival qui n’a cessé de grandir à la fois quantitativement (nombre de projections, de spectateurs, de partenariats et de prix) et qualitativement (jurys de plus en plus prestigieux, œuvres et auteurs de grande qualité et/ou précédés par leur réputation, ce qui peut être ambivalent…), Angers doit à Premiers Plans d’être devenue un véritable carrefour du cinéma européen. C’est donc depuis l’Ouest que pour cette 30e édition du festival on a regardé vers le Sud (un Sud haut en couleur avec une rétrospective consacrée à l’œuvre de Pedro Almodovar), couru tous azimuts de la rue Daguerre à Los Angeles en passant par Nantes, et La Pointe courte, à Sète (avec une rétrospective des films de la très fringante Agnès Varda), déplacé le regard vers l’Est et les visions anxiogènes et poétiques du Hongrois Kornél Mundruczó, pour finalement mettre le cap au Nord à travers les films en compétition internationale, y poser des valises de mondes et de pensées en cinéma, et quelques trophées.
Retours sur une édition déboussolée.

Le jury de cette 30e édition était conduit par Catherine Deneuve, très discrète et néanmoins remarquable à chaque traversée publique du décor angevin, une étoile du cinéma français dont la présence amène – aux projections des films en compétition, comme sur la scène du Centre des Congrès lors de la remise des prix – aura ému plus d’un spectateur, et quelques jeunes cinéastes récompensés ce soir-là. Son jury cette année n’a pas su trancher entre deux propositions de cinéma très différentes l’une de l’autre, chacune givrée, à sa manière. Entre le froid polaire et le blanc des jours de Winter Brothers, du réalisateur islandais Hlynur Pálmason et le vent glacé soufflé dans la vie d’une irradiante héroïne dans Tesnota – Une Vie à l’étroit, du jeune Russe Kantemir Balagov, nous avons eu l’heur de découvrir l’univers déjà très affirmé de deux grands talents (pour l’un déjà récompensé à Locarno, pour l’autre candidat à la Caméra d’Or à Cannes l’an dernier).

 

 

Tout commence par une immersion dans un noir dense et haptique, que seules quelques billes lumineuses d’abord difficiles à identifier viennent animer, fulgurances miniatures s’escrimant à ne rien éclairer. Cette obscurité est froide et minérale, enveloppée de métal et d’autres sons encore, innommables. Ce bain dans lequel nous sommes plongés quelques temps est pour cette œuvre-là comme le fixateur d’un mode et d’un état, d’être et de cinéma. C’est en plans fixes que le récit se déploiera, dans des paysages immobiles, de forêt de troncs nus, de collines immaculées, d’usine, de carrières et de baraques alignées, des plans comme arrêtés par la rudesse d’un monde, d’un environnement, d’une communauté, sans horizon ni profondeur de champ et sans véritable définition des relations entre les êtres qui ne l’habitent pas vraiment. Le travail est dur et routinier dans les mines d’extraction de calcaire, sans doute. Le blanc partout et qui jamais n’évoque une quelconque pureté, semble fait pour absorber la lumière, et tout espoir d’en sortir. Si la trajectoire immobile du personnage principal, Emil, l’un des frères du titre (interprété par l’acteur danois Elliott Crosset Hove, dont c’est le premier rôle au cinéma) parvient à captiver l’attention, et un regard parfois lassé de toujours devoir tenir la durée, c’est que la mise en scène lui donne à incarner un être insaisissable, à la frontière – par exemple des genres (parfois très inquiétant, parfois burlesque), ou des aspirations (criminelles et/ou sentimentales), des couleurs (noir ou blanc) – et pour lequel on va jusqu’à hésiter parfois à penser le terme d’incarnation, tant il flotte, fascine, surprend aussi, de temps en temps. C’est sans doute la révélation du film, pour lequel le réalisateur travaille trop la disjonction à l’intérieur de son scénario et entre les plans, cherche parfois trop l’absurde dans le rythme des scènes, pour garder invisible le fil dont il est cousu, blanc sur blanc.

 

 

Pour Tesnota – Une Vie à l’étroit, c’est de plusieurs révélations dont il est question. Celle d’un réalisateur qui ne se destinait pas au cinéma et qui, croisant la grand maître Sokourov en chemin (crédité comme directeur artistique sur le film), a changé de voie et son destin : Kantemir Balagov. Celle d’une actrice, Daria Jovner (qui emporte le Prix d’interprétation féminine), dont c’est le premier rôle et qui emporte tout, tant elle est belle, magnétique, puissante et envoûtante. Un corps, une âme, une présence fulgurante qui traverse l’écran, littéralement, sortant d’un cadre trop étroit justement – et travaillé pour l’être, enfermant (carré) – et venir nous arracher le cœur et les larmes. Jeune femme moderne empêchée de tout et dont le sacrifice familial auquel elle échappe par la force et la beauté d’un geste aussi tragique qu’animal la condamne malgré tout à ne plus rien attendre ; sa vie se balance d’un bord à l’autre du cadre, question de frontière encore entre la guerre et la paix (l’action se déroule pendant la Deuxième guerre de Tchétchénie, à Naltchik), familiale et tribale (tchétchènes contre russes, Kabardes contre Juifs, mère contre fille), intérieure extérieure. Ilona, le personnage qu’interprète Daria Jovner, est l’incandescence même, la vitalité et le mouvement, dans une microsociété conservée dans la chimie de codes et de fonctionnements sans aucun éther. Victime préférant capituler à la manière qu’elle aura décidée, elle choisit de déchirer la peau de chagrin de son destin plutôt que de la laisser disparaître. L’espace s’ouvre pour finir sur des montagnes parcourues de routes en virages s’annulant les uns à la suite des autres. C’est pourtant elle, maintenant, qui conduit. Un premier film brillant.

 

Le Prix du public pour un long métrage européen, lui, a récompensé une première œuvre sur la corde : charmante et imparfaite, sombre et tranquille, Strimholov (Falling pour le titre sous lequel le film sortira, on l’espère, prochainement) a quelque chose d’envoûtant. Son entêtante mélancolie nous chavire, son aura tragique nous aspire. La jeune réalisatrice ukrainienne Marina Stepanska raconte son pays, une Ukraine qu’elle qualifie de «post-révolutionnaire», prise dans une manière de léthargie, de calme inquiet, d’entre-deux. Par touches sensibles et très souvent silencieuses, elle évoque espoirs et désillusions, commencement et fin, mémoire et amnésie, peur et confiance. Elle arrête le temps et circonscrit l’espace durant une heure quarante-cinq pour donner une chance à ses personnages de vivre quelque chose, sur du presque rien. Elle leur fait traverser des quartiers comme des mondes désaffectés, rejoindre des huis-clos qui sont des refuges provisoires, et s’échapper parfois en lisières bucoliques. Elle affirme ainsi que l’amour traverse tout, que dans l’amour, possiblement, il y a tout.
Elle, c’est Dasha Plahtiy, alias Katya, autre révélation de cette 30e édition. Elle est la lumière même, cette princesse de Maïdan qui croit pouvoir partir pour Berlin avec un journaliste, son amant, quitter le lieu de son appartenance et tout espoir d’un renouveau pour lequel elle s’est battue pourtant. Et qui ne le peut pas, parce qu’elle y croit encore. Lui, c’est un soleil noir qui l’attire à lui, et qui l’attire, elle. Elle part, il revient, de loin. Leur histoire d’amour interrompt leur déroute. C’est une reconnaissance de cette appartenance commune, leur lucidité les appelle l’un vers l’autre malgré le danger de le vivre. Ils font ce choix, pour le temps qu’on leur laissera pour cela…

 

 

Retour au Nord, avec une autre histoire d’amour, principalement fraternelle cette fois : Broers (Brothers), du Danois Bram Schouw. À travers la trajectoire de ses deux personnages de frères l’un aussi charismatique qu’insaisissable, le grand frère Alexander, interprété par Niels Gomperts, l’autre admiratif et suiveur en tout, jusqu’à ce qu’il sache dire non et tourner les talons (c’est Jonas Smulders qui interprète Lukas) – c’est de destin que traite le film de ce jeune cinéaste, de destin, de double, de deuil, et de choix. Chacun lâchera quelque chose sur la route, une part de soi, des peurs et du rêve. Les reflets se briseront sur des miroirs intacts, vidés des projections pour atteindre une fidélité vis-à-vis du monde et de soi-même. Le film de Bram Schouw a beau être teinté de mélancolie – et d’une certaine nostalgie d’un Éden en lien avec le deuil –, il est surtout une ode à la vie sous toutes ses latitudes, de légèreté en gravité, de couchers de soleil en apnées, d’ascension en chute, libre. Tracer sa voie, c’est aussi quitter, et s’abandonner. La relation des deux frères est beaucoup plus complexe que quelques lignes écrites pourraient le laisser paraître. Bram Schouw a laissé le montage prendre en charge un récit qu’on jugera audacieux dans sa construction, mais dont on ne peut rien dévoiler sans perdre le gracieux effet de surprise qu’il ménage à deux ou trois reprises. Même s’il accuse quelques longueurs sur sa route, Broers est un premier film lumineux et hanté.

 

 

On pourra encore citer Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand, un premier long métrage dont le préambule, en quelque sorte, avait pris la forme d’un court métrage, le plus réussi Avant que de tout perdre, Grand Prix à Clermont-Ferrand en 2013, et lauréat de nombreux autres prix. Le film a reçu le Prix du Public pour la compétition française. L’aspect documentaire du récit, son empreinte réaliste lui inculquent une force de frappe qu’il est difficile de remettre en question et de discuter, d’autant plus que son effet coup de poing assez spectaculaire est indéniable et que la performance de Léa Drucker est remarquable, en particulier dans la scène finale. Mais quelle place est laissée au spectateur que le récit tient dans son poing ? Quant à la mise en scène, elle contraint bien trop souvent les comédiens à une redondance à laquelle ils ne peuvent rien (ce plan, par exemple, où Denis Ménochet occupe tout à coup tout le cadre de son très grand corps pour embrasser la si frêle Léa Drucker peut-il dire autre chose que ce qu’il montre grossièrement et que le scénario nous a déjà dit et les images, déjà montré…).

 

 

Pour ce qui est de l’utilisation de signes et de codes appuyés, c’est ce que s’emploie à faire Gutland, de Govinda Van Maele, en les accommodant à sa sauce luxembourgeoise et en l’assumant complètement. Ça fonctionne. Toute la première partie du film distille un mystère grinçant, chaque séquence soufflant son nuage de poil à gratter pour picoter l’esprit du spectateur averti. C’est finalement dans le thriller rural que verse le film, jouant aux frontières de l’absurde et du fantastique, dans l’esprit d’un Alex Van Warmerdam en déjouant les attentes avec un soupçon de cruauté. La société luxembourgeoise bien policée en prend pour son grade et l’on aspire finalement plus du tout à une vie trop paisible dans le « monde du bien »….

 

 

Et puis il y a…, enfin il y a…, d’abord il y a… Rocco et ses frères, un chef-d’œuvre et peut-être le plus grand film de Luchino Visconti, projeté en version intégrale et restaurée lors du festival sur l’écran géant de l’Auditorium du Centre des Congrès, en présence de Jean Douchet.
1960. Alain Delon, Annie Girardot, Renato Salvatori, Renato terra, Paolo Stoppa, Claudia Cardinale, Katina Paximou, Roger Hanin… Figures éternelles de cinéma servant d’égéries à nos vies. Nino Rota, et la voix tremble, le corps entier traversé, les nerfs au bord des larmes. C’est tout son être qui assiste à la séance, le corps qui s’avance imperceptiblement, qui plonge dans l’écran, pour rejoindre ce monde noir et blanc et lointain, qui nous parle encore avec tant de force de nous, aujourd’hui. C’est le temps – rare, précieux – du cinéma, le temps des cinéastes, les cinéastes de notre temps…

 


© photo en Une par Véronique Lechevallier