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Un néoréalisme singulier Sortie DVD de deux films d'Ermanno Olmi

L’Emploi (Il Posto, 1961) et Les Fiancés (I Fidanzati, 1963) sont respectivement les deuxième et troisième longs métrages de fiction réalisés par Ermanno Olmi. Le cinéaste italien (et plus exactement lombard), bien avant de connaître les honneurs de Cannes (L’Arbre aux sabots, palme d’or 1978) et de Venise (La Légende du saint buveur, lion d’or 1988), avait débuté dans les années 50 par le biais du court métrage documentaire, en pleine vague néoréaliste.

Pour l’ouverture de L’Emploi, Olmi ne s’embarrasse pas d’un véritable générique, comme il est par la suite particulièrement économe sur le plan musical (un accompagnement très discret peut se faire entendre mais la musique est généralement diégétique). Le premier plan est en effet celui d’un garçon bien calé dans son lit. À côté, nous découvrons bientôt ses parents, s’affairant dans la même pièce modeste. Nous sommes donc pleinement dans le registre du réalisme et la suite est faite, effectivement, d’activités quotidiennes, de dédramatisation narrative, d’ancrage dans des lieux précis (Milan et ses alentours), de vues documentaires, de séquences donnant la sensation du temps qui passe… L’assimilation des leçons de Rossellini est parfaite et les qualités d’observation d’Olmi évidentes. Mais pour faire un grand film réaliste, il ne suffit pas de placer des acteurs, amateurs ou inconnus, dans la rue au milieu des passants. Il faut quelque chose en plus.

Les plans de L’Emploi durent souvent un peu plus longtemps qu’attendu, ce qui les rend à la fois plus aptes à capter la vérité des êtres et chargés d’étrangeté (plus tard, le cinéma d’Olmi restera réaliste tout en penchant régulièrement vers le merveilleux, comme dans les beaux À la poursuite de l’étoile, 1982, et En chantant derrière les paravents, 2003). Cette étrangeté touche au comique et à l’absurde. Le film est une peinture du monde du travail, celui qui assure la réussite sociale mais qui, dans le même temps, déshumanise les rapports, conforte les structures hiérarchiques et encourage les petites ambitions. Le regard porté sur l’entreprise est caustique et la mise en scène organise des plans en perspectives écrasantes et kafkaïennes. Riche en notations humoristiques, L’Emploi se rapproche également des œuvres d’Antonioni, la grisaille et l’ennui des personnages aidant. Les influences sont donc diverses et pourtant, le monde recréé l’est de manière très personnelle.

Ermanno Olmi, poli mais ferme, a réalisé là un film agréable, une comédie par bien des aspects, qui révèle peu à peu un fond noir et une pensée assez pessimiste sur la condition d’un petit employé de bureau cherchant sa place dans la société. L’Emploi tient en fait en équilibre. L’humain et ses sentiments persistent tout de même. Dès le début, le cinéaste nous rend son jeune personnage attachant en doublant son accession au statut de salarié d’une rencontre amoureuse toute simple, délicieusement contée. En plein milieu, il bifurque même de sa route pour nous montrer en brèves séquences, l’intimité des collègues de travail. Hormis durant cette surprenante parenthèse, Olmi épouse le regard du garçon, se tient exactement à côté de son personnage. Et lorsque, comme en plein examen d’entrée dans l’entreprise, ses yeux s’égarent en observation rêveuse, la caméra fait de même. Ainsi, à intervalles réguliers, s’opèrent des décentrages en aimable suspension, qui font tout le prix du film.

Les Fiancés, bien que d’une tonalité différente, peut être vu comme une suite de L’Emploi. Il s’inscrit au moins thématiquement, dans la continuité. Nous y suivons non pas un employé de bureau faisant ses premiers pas dans une grande entreprise mais un ouvrier, milanais lui aussi. Fiancé de longue date, il se voit muté par sa direction en Sicile, alors que sa relation amoureuse est en train de se déliter. Le film commence presque là où se terminait L’Emploi, dans une salle de bal (en 1982, Le Bal d’Ettore Scola débutera de la même façon que Les Fiancés, avec la préparation de la salle, l’arrivée progressive des danseurs, l’installation des musiciens etc.). Les deux fiancés s’installent à une table et vont danser… séparément. Dans cette longue séquence d’introduction, sont glissés de brefs flashbacks nous renseignant par bribes désordonnées sur l’état du couple, mal en point à cause de la lassitude, d’une tromperie et du départ de l’homme.

Si l’ironie est toujours présente dans tel plan montrant un groupe d’employés habillés des mêmes costumes pour dénoncer l’uniformisation qu’impose le monde du travail, le récit n’est pas vraiment traversé d’esquisses comiques mais il est doucement secoué par la force des sentiments qui resurgissent et par le flux des souvenirs. Le regard objectif du documentariste se double d’une sympathie pour le personnage principal, rendu extrêmement proche, filmé dans son intimité. Comme dans L’Emploi, le point de vue adopté est le sien, héros du quotidien (jusqu’à, dans la deuxième partie, laisser la possibilité d’une interprétation fantasmatique : après tout, cela peut très bien se passer uniquement dans sa tête). À nouveau, un observateur est déplacé, cette fois-ci en terre sicilienne. Il est respectueux, attentif et étonné par les habitants et leurs mœurs. Le problème économique est ainsi exposé, au gré des rencontres et des paysages traversés et sur cette base réaliste se déploie le beau film sur le couple, sur la permanence du lien malgré l’éloignement. Se rapprochant par moments des expériences de la Nouvelle Vague voisine, il évoque souvent le Resnais taraudé par les manifestations de la mémoire.

Telle est la force d’Olmi : travailler sur le social sans réaliser d’œuvre-tract. Ses films sont documentés, précis, réalistes, et sensibles, incarnés et singuliers. Ils refusent l’articulation voyante, la scène à faire pour émouvoir ou édifier, la dramatisation simpliste. Ils préfèrent en passer par l’intimité du personnage, rendue avec délicatesse et justesse, pour rendre compte d’une condition dépendant de causes multiples et complexes.

 

L’Emploi
Il Posto

d’Ermanno Olmi

Avec Loredana Detto, Sandro Panseri, Tullio Kezich, Mara Revel, Guido Spadea

Italie, 1961.
Durée : 91 min.
Sortie cinéma (France) : 23 janvier 1963.
Sortie France du DVD : 7 novembre 2017.
Format : 1.37:1 – 16/9 – Noir et blanc.
Langue : italien – Sous-titres : français.
Boîtier : Digipack.
Éditeur : Tamasa.

Bonus :
Livret « Le Regard de Jean A. Gili » (16 pages)
Film annonce
Galerie photos

 

Les Fiancés
I Fidanzati

d’Ermanno Olmi

Avec Anna Canzi, Carlo Cabrini

Italie, 1963.
Durée : 77 min.
Sortie cinéma (France) : 15 avril 1964.
Sortie France du DVD : 7 novembre 2017.
Format : 1.85:1 – 16/9 – Noir et blanc.
Langue : italien – Sous-titres : français.
Boîtier : Digipack.
Éditeur : Tamasa.

Bonus :
Livret « Le Regard de Jean A. Gili » (16 pages)
Film annonce
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