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Paul Thomas Anderson : De la nécessité du repli de soi Phantom Thread

Phantom Thread. Le fil fantôme. Si le titre du huitième long métrage (son plus beau, peut-être) de Paul Thomas Anderson rappelle à la faveur d’une synecdoque l’ambiance de haute couture où le récit s’inscrit, il permet également de signifier un tournant dans sa carrière, un tournant, fin, invisible, mais solide comme un fil de nylon. Plus qu’à un bouleversement – qui n’aurait qu’une visée anarchique éphémère -, c’est à une révolution de son art que nous assistons, comme si, une fois la rotation complète effectuée, le point de départ se métamorphosait en un point de paroxysme. Soyons clairs : Paul Thomas Anderson a toujours été un grand réalisateur. Dès son deuxième long métrage, Boogie Nights, la chose était entendue. Mais, aussi affirmée que pût être sa personnalité, jamais ne s’évanouissaient les ombres tutélaires, les figures d’autorité. La posture auctoriale devait toujours être déférente, envers des réalisateurs (Kubrick, Altman évidemment, Scorsese…) ou des thèmes (la comédie romantique dans Punch-Drunk Love, le grand récit américain dans le grandiloquent There Will Be Blood). La recherche quasi sacerdotale de maîtrise qui animait son travail garantissait de faire mouche à chaque fois, mais les films, dans leur ensemble, manquaient d’impuretés. À trop vouloir “faire” auteur, à trop chercher le grand souffle épique, son cinéma, aussi beau fût-il, devenait prévisible. The Master, son sixième film, puis Inherent Vice, tentaient bien d’insuffler de la singularité, mais le premier ne parvenait jamais à transcender son formidable tiers inaugural, et le second cherchait à camoufler sa rigidité derrière une intrigue trop absconse pour être fortuite. Alors entre en scène ce “fil fantôme”. La pétrifiante beauté de Phantom Thread est de celles qui hantent longtemps, et qui ne se laissent apprivoiser que de façon lacunaire. Mais cette beauté est contingente, elle n’est ni issue d’un programme, ni nécessaire. C’est une beauté de portraitiste, une beauté du détail. Ici, les joues continuellement rosées d’Alma, la jeune serveuse, à la fois braconnée et braconnière du grand couturier Reynolds Woodcock ; là, une biscotte beurrée trop fortement, suscitant l’ire du créateur. Et c’est toute l’irradiante puissance magnétique du film qui transparaît, en un flamboyant paradoxe : l’œuvre la plus apprêtée, la plus luxueuse de la carrière d’Anderson, est aussi celle qui accorde une importance primordiale à l’infra-ordinaire, qui se loge avec douceur entre les bras des deux protagonistes, qui quitte la frénésie narrative pour une chic arythmie. En délaissant le macrocosmique, Paul Thomas Anderson n’a pas rabougri son génie. Au contraire, en se repliant sur lui-même, en devenant une boule d’énergie concentrée, il en a élargi les faisceaux, et est parvenu avec brio à conserver ses thèmes obsessionnels (le rapport au père, les luttes d’influences), tout en renversant leurs représentations. Ultime paradoxe : le film-fantôme de Paul Thomas Anderson est bien celui dont le cœur bat le plus fort – le plus vivant.