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Noire Pensée Sortie DVD de "I am not your Negro" de Raoul Peck

En cherchant à réaliser un film sur l’écrivain américain James Baldwin, Raoul Peck a trouvé un point de départ idéal lorsque lui ont été présentées trente pages d’un livre inachevé de cette figure du militantisme noir des années 1960, disparu en 1987. Baldwin avait eu l’idée de construire cet ouvrage, Remember this house, en croisant les portraits de trois de ses amis et activistes renommés, assassinés à quelques années d’intervalle : Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King. Le réalisateur de Lumumba est donc parti de ce texte resté à l’état d’ébauche pour donner à entendre la parole d’un homme qu’il admire depuis longtemps, en assemblant des archives publiques ou personnelles, en exhumant des extraits de conférences et d’interviews pour la télévision, et en faisant dire par Samuel L. Jackson (Joey Starr pour la version française) ces mots de romancier et d’essayiste.

L’une des forces de ce documentaire découle d’un parti-pris audacieux, celui de s’en tenir à cette parole d’époque. Aucun spécialiste ne vient prendre place pour nous expliquer quoi que ce soit du parcours de Baldwin. La contextualisation se fait uniquement à travers les propos de celui-ci et par leur mise en scène cinématographique, Peck ayant effectué un remarquable travail de montage d’archives, très loin de la simple illustration. Les mots s’accompagnent souvent des terribles images de la ségrégation, des tabassages et des lynchages, entre deux interventions publiques d’un homme engagé faisant en quelque sorte, par ses témoignages et ses réflexions poussées, le lien entre les différents mouvements de lutte pour la reconnaissance des droits des Afro-Américains. Sa pensée semble parfois synthétiser celles de Malcolm X et de Martin Luther King mais dire cela pourrait laisser penser à un certain consensus ou lissage, cette crainte, celle de n’être qu’un pion inefficace finalement accepté au système, étant d’ailleurs clairement exprimée par Baldwin lui-même. Or, c’est bien la clarté de sa vision, la franchise de ses propos et la force de ses démonstrations qui frappent. Jusqu’à donner à certaines de ses phrases un caractère prophétique. Et celles-ci sont les moins optimistes, consacrées à l’absence de réels progrès, à la persistance d’un vice ou d’une ignorance du côté des dominants blancs…

Cette pertinence est rendue sensible parce que Raoul Peck n’a pas réalisé un film historique mais bien un film au présent, ne manquant pas l’occasion de glisser régulièrement des images de l’Amérique d’aujourd’hui, surtout celles des Noirs toujours malmenés mais aussi celles, très simples et très belles, de paysages traversés. C’est ainsi que la parole de Baldwin est mise en résonance, qu’elle est dans tous les sens du terme prolongée par le documentaire. De sa tête, nous passons à celle de Raoul Peck, ou bien nous sommes dans les deux en même temps. Deux pensées se superposent, portées par des outils différents mais complémentaires. Très dense, celle de Baldwin voit souvent celle de Peck la rejoindre par l’utilisation de nombreux extraits de films hollywoodiens destinée à éclairer la construction mythologique et, par bien des aspects, mensongère, de la nation américaine.

I am not your negro ne se contente donc pas, loin de là, de faire remonter un vieux discours militant, par endroits très actuel. Il ne se contente pas non plus d’alarmer avec des images violentes. Faisant le tour complet de la question noire en quatre-vingt-dix minutes et à partir d’un seul point de vue, il remet en forme une pensée. Il est message d’alerte et acte de création.

 

I am not your Negro
de Raoul Peck

États-Unis – France – Belgique – Suisse, 2016.
Durée : 90 min.
Sortie cinéma (France) : 10 mai 2017.
Sortie France du DVD : 1er décembre 2017.
Format : 1.85:1 – 16/9 – Noir et blanc et Couleur.
Langue : anglais, français – Sous-titres : français.
Boîtier : Digipack.
Éditeur : Blaq Out.

Bonus :
Entretien avec Raoul Peck (25 min)
« Un étranger dans le village », documentaire de Pierre Koralnik (1962, 30 min)
James Baldwin à propos de son enfance à Harlem (1971, 15 min)