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Entretien avec Santiago Mitre "Les hommes politiques en disent le moins possible, pour pouvoir ensuite faire ce qui leur convient"

Quelle a été votre motivation pour écrire un personnage comme celui d’Hernán Blanco, ce président qui se veut ordinaire et proche du peuple ?

Depuis mon premier film, le monde de la politique m’intéresse. J’y trouve un terrain fertile pour la fiction. Après avoir terminé El Estudiante, j’ai eu envie de faire un film dont le personnage principal serait président de la république. C’est ensuite qu’est venue l’idée d’un président qui serait dans ses tout premiers mois d’exercice à la tête du pouvoir, un président “d’aujourd’hui”, de notre époque, connaissant le marketing politique, ses slogans, etc. Mais je tenais à ce que ce président reste inconnu de l’homme de la rue, des journalistes ou de ses collègues politiciens. qu’il se mette en avant comme un homme ordinaire, “du peuple”, pour, finalement, s’avérer ne pas l’être tant que ça. C’est cette ambiguïté qui permet de réfléchir à ce qu’est la politique, à ce qui la précède ou à ce qui disparaît avec elle. Est-ce que cet homme était, dès le départ, peu ordinaire, ou est-ce la politique qui l’a transformé ?

Pour ce rôle, Ricardo Darin était-il votre premier choix ?

Oui, j’avais déjà eu la chance de travailler avec lui, il jouait dans des films que j’avais écrits. Quand j’ai décidé de faire El Presidente, c’est le premier acteur que je suis allé voir. S’il n’avait pas été intéressé, je ne sais pas si j’aurai pu poursuivre le projet. Il était pour moi le seul apte à incarner le président. C’est l’un des seuls qui, en Argentine, suscite une telle empathie. Je souhaitais jouer sur son charisme naturel pour mieux le déconstruire, le démonter. Ricardo irradie l’écran, et c’était important de jouer avec cette aura.

Le film démarre au cœur de la sphère politique et bascule, par intermittences, dans la sphère privée. Dans un biopic plus classique, l’intimité d’un homme de pouvoir vient nous éclairer sur sa manière de gouverner. Or, ici, on a l’impression, que cette intimité rend plus complexes encore ses choix politiques…

Dès le départ, le film s’intéresse à l’intimité du pouvoir. On en voit d’abord les organes intimes : le président avec son entourage politique, ses conseillers. C’est plus tard seulement que viennent sa vie privée, ses liens avec sa fille… Dans le film, le président est en train de construire son pouvoir. Étant un grand amateur de biographies politiciennes, cela m’intéressait de traiter de la manière dont ces hommes articulent la construction de leur pouvoir et leur vie privée. Cette dimension me paraissait primordiale : cela ajoutait un enjeu et aussi, en arrière-plan, une sorte d’inquiétude. La séquence d’hypnose, par exemple, introduit des questions qui nous permettent – peut-être – de voir qui est, vraiment, Hernán Blanco, au-delà de son personnage politique.

Cette séquence d’hypnose, à la lisière du fantastique, brouille les pistes. On commence à opposer le président et sa fille, on en vient même à oublier l’hypnotiseur, alors qu’il est le centre de la scène… Peut-on y voir une métaphore de la politique comme outil de manipulation ?

En effet, cette dimension de manipulation est essentielle dans le film. Mais sa fille s’exprime à partir de ce qu’elle est émotionnellement, de son trouble psychique. Elle représente un danger pour son père, car elle ne peut pas être contrôlée. Cette scène d’hypnose, c’est le moment où le symptôme s’exprime, où elle dit ce qu’elle ressent à propos de son père.

Différentes interprétations sont possibles : on ne sait pas, en définitive, si Hernán Blanco est honnête ou corrompu. Cette ambiguïté est très impressionnante…

Oui, ça a à voir avec le thème, forcément. C’est ce qu’est l’exercice du pouvoir, lorsque des individus se retrouvent face à cette machine concrète qu’est le pouvoir. On se demandera toujours si ce sont les gens qui corrompent la machine ou, au contraire, la machine qui corrompt les gens. Et la réponse, ici, me semblait sans intérêt. C’est au spectateur de se faire sa propre opinion. Ces débats doivent être portés sur la place publique par les cinéastes, les artistes, mais aussi par les spectateurs.

L’une des rares séquences où l’on voit Hernán tenté par une forme de corruption, c’est lorsqu’il rencontre un représentant américain. Mais cette bassesse est désamorcée par l’idée que c’est pour le “bien” de son pays… On est constamment en zone grise !

C’est la nature même de la politique, des affaires, de la négociation ! Dans cette scène, d’une certaine manière, il est en train de négocier le pouvoir dont il va vraiment disposer. On voit dans le film, et dans cette scène en particulier, une interrogation qui est au cœur de la politique en Argentine : faut-il préférer une alliance régionale, qui permettrait d’avoir un poids économique suffisant à opposer aux États-Unis, ou bien, au contraire, une alliance avec les États-Unis, avec lesquels nous pourrions dès lors négocier de meilleurs échanges ? L’orgueil régional, ou la libre circulation des biens et des marchandises ? En Argentine, on a cette vision-là de l’ADN de la politique américaine : cette idée que le commerce et les affaires ont pris le pas sur la politique.

L’idéologie politique d’Hernán Blanco est assez peu mise en avant. En fin de compte, on sait très peu de choses sur son programme, ses intentions, ses idées : on le rejoint en cours de route…

De toute façon, les hommes politiques en disent le moins possible, pour pouvoir ensuite faire ce qui leur convient. La politique d’Hernán Blanco ressemble à ça. Il est arrivé au pouvoir un peu comme ça, de façon surprenante. Cela fait partie du personnage de ne pas vraiment connaître ses opinions politiques ou sociales. On sait seulement qu’il vient d’une province un peu reculée, qu’il est probablement fils d’ouvrier, et qu’il se dit proche de l’homme de la rue, mais on n’en saura pas d’avantage. Je pourrais le comparer à de nombreux dirigeants politiques, mais je ne le ferai pas. Je peux seulement vous dire que ces personnes issues de la “nouvelle politique” sont indépendantes des partis traditionnels.

Comme dans Paulina, vous ne jugez jamais les personnages. Vous vous placez à distance, pour mieux laisser le spectateur s’en charger, par le biais de ses propres doutes, de ses propres convictions…

J’aime ce cinéma-là. J’aime donner de la liberté au spectateur, faire en sorte qu’il puisse s’approprier les personnages et leur complexité. Le regard que je pose, en tant que réalisateur et scénariste, sur les personnages, est en quelque sorte assez semblable au regard même de ces personnages. Ce serait assez drôle de vous dire que je suis un réalisateur “démocratique” mais je n’ai jamais envie de fixer les choses pour véritablement faire participer le spectateur.

Après trois films directement ou indirectement liés à la politique, quel sera le sujet du prochain ? Voulez-vous continuer à explorer l’exercice du pouvoir ?

Avec ce film-là, je me suis approché du cinéma de genre, avec la scène d’hypnose notamment. Et, pour la première fois, je me suis rendu compte à quel point je pouvais aimer cela… Je suis donc en train de développer un film fantastique davantage que politique, même si celle-ci sera toujours présente. Mais je prépare également, en Argentine, un film aux moyens importants, basé sur des faits historiques survenus dans le pays et éminemment politique.

Pensez-vous qu’une alliance régionale soit possible en Amérique du Sud ?

En tous cas, j’aimerais que cela arrive ! À chaque fois qu’il y a un accord idéologique dans la région, la question refait surface. Mais, bien sûr, tous les pays ne mènent pas la même politique, certains sont plus puissants que d’autres, etc. C’est complexe : les intérêts se croisent, se rejoignent ou divergent, mais cela reste un désir fort dans la région. À chaque fois qu’on en parle, ça m’intéresse. Je regarde ça avec beaucoup d’espoir.

Propos recueillis par Michael Ghennam à Paris le 4 décembre 2017