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Entretien avec Antony Cordier " Aimer, c’est passer du documentaire à la fiction"

Comment est née l’idée du zoo ?
Avec ma coscénariste Julie Peyr, nous cherchions un univers fort et nous avons eu l’idée du zoo. Je connaissais celui de la Palmyre où j’allais chaque été quand j’étais enfant. J’y avais rencontré son créateur, un homme à la personnalité flamboyante qui a inspiré un des personnages du film (Max, le père). Cela nous a ouvert des tas de possibilités narratives et formelles pour monter le curseur de l’expressivité du film. C’était notre souci constant : ne pas nous censurer dans l’expression, ce à quoi on est malheureusement habitué dans le cinéma français. La famille du film est accoutumée au fait de vivre au milieu des animaux, les enfants ont grandi avec eux, leur métier naturel est lié à la vie sauvage. Quand Coline se prend pour un ours, on se demande du coup : comment mange-t-elle ? Se lave-t-elle ? Où dort-elle ? Grogne-t-elle ? Quelle est sa vie sexuelle ? Situer un film dans un zoo, c’est s’autoriser des situations inattendues et marrantes.

En quoi cet univers résonne-t-il en vous ?
Les zoos essaient de présenter les formes du vivant, dans ce que ça peut avoir de plus spectaculaire, coloré et étonnant. Les meilleurs films font ça aussi ! Adolescent, j’avais été frappé par le film Zoo de Peter Greenaway, sa cérébralité, sa drôlerie, sa folie plastique, son côté “opéra des animaux”…

Avec sa peau d’ours, Coline a quelque chose de chamanique…
Je ne connais pas très bien le chamanisme. Coline représente beaucoup de choses : elle ouvre une dimension magique et un univers de conte dans le film. C’est la plus attachée à ses racines. En ce sens, elle incarne une problématique identitaire : “Je viens de là… c’est ma famille… c’est ma religion…” C’est ça : les animaux, le zoo, c’est sa religion, et la peau d’ours, c’est sa burqa à elle. Elle incarne aussi la part de culpabilité que porte sa famille tiraillée entre le Bien et le Mal à travers cette question : est-ce bien ou pas d’avoir un zoo ? Car on sait que notre regard a énormément évolué à ce sujet.

Il ressemble à un Éden, un entre-deux, entre la maison où la famille se désagrège et la nature qui tue…
Je voulais que les espaces se chevauchent, débordent. On voit que la famille s’occupe mal du zoo autant que de la maison. Celle-ci se délabre, la végétation entre… Il fallait montrer une menace, une forme de morbidité qui évoque la fin de l’enfance. La fin d’un Éden, comme vous dites, d’un havre de paix. Ils vont mourir un jour, leur père va mourir, les animaux meurent… D’où l’idée des trois chiens, symboliquement un chien à trois têtes : Cerbère, gardien des enfers. Il est là ! Nous tenions aussi à être réalistes. Il faut en effet savoir que dans la réalité ces dangers existent pour les zoos : les chien qui rôdent, les renards et les sangliers qui menacent…

Parlez-nous de la maison…
Elle est située au cœur du parc animalier du Reynou, dans le Limousin. Un Américain qui avait épousé une riche fille de la région au XIXe siècle avant de faire fortune dans la porcelaine l’a arrangée à son goût, en ajoutant des éléments qui peuvent faire penser à l’architecture américaine, à la Louisiane par exemple. Bref, c’est à moitié la France et à moitié les États-Unis, un peu comme le film.

Dans Douches froides comme dans Gaspard va au mariage, la sortie de l’enfance accompagne le récit…
Je viens d’une famille ouvrière et mon tout premier film était d’ailleurs un film sur elle, sur ma mère et mon frère qui avaient, eux, commencé à travailler à 14 ans. J’ai quitté ce milieu pour faire du cinéma. Alors peut-être que ce passage important se retrouve naturellement dans mes films.

Vos trois longs métrages commencent par une femme vue peu ou prou de dos…
Ah oui ? Je sais qu’en général ce sont toujours les personnages féminins qui portent la dramaturgie dans mes films. Dans Happy Few, il y a quatre personnages mais ce sont Marina Foïs et Élodie Bouchez qui font avancer le récit. Elles cherchent à se comprendre, puis rivalisent, puis se séduisent… Elles sont l’énergie du film.

De même, les trois ont un point commun : le judo, le shiatsu et “le chamanisme” et le chindogu… Asie ou hasard ?
J’ai été judoka et je pense que ça se sent dans mes films. Je n’ai pas peur des corps, je sais les soulever, les faire tomber… Le judo m’a initié à la culture asiatique en général et cela me sert au cinéma. Dans mon premier film, le judo me permettait d’incarner une métaphore sociale puisque c’est un sport où le plus faible utilise la force du plus fort pour le vaincre. Le chindogu, cet autre art japonais (invention d’objets à l’utilité dérisoire – ndla), me permet dans Gaspard va au mariage d’incarner l’inventivité poétique du héros quand il était enfant. Une poésie qu’il a perdue.

J’ai lu que vous ne “croyez pas aux personnages”. Pourtant le fait de chapitrer votre film semble attester de l’inverse en les mettant tout à tour en exergue…
J’avais dit cela par rapport aux acteurs. Rencontrer un acteur et lui dire “tu feras ça, tu marcheras comme ça, tu fumeras comme ça…”, comme si le personnage lui préexistait, c’est prendre le processus par le mauvais bout. Tant que le casting n‘est pas établi, le scénario n’est pas fini. L’acteur est pour moi un élément important de la ré-écriture. Le personnage de Laura, quand il était très caractérisé dans le scénario, ça ne “marchait” pas, curieusement. On l’a donc écrit de la manière la plus neutre possible. Puis la personnalité saillante de Lætitia Dosch est venu l’alimenter et là, tout à coup, les situations se sont mises à fonctionner. Il faut amener l’acteur dans le film sans contrarier sa nature : il est turbulent ? Faisons avec ! Il aime faire des blagues ? Allons-y ! On choisit un acteur pour ce qu’il est, pas pour ce qu’il n’est pas.

Gaspard va au mariage paraît être la conclusion apaisée, optimiste, d’un triptyque incluant vos deux longs précédents…
La fin de Gaspard… est heureuse car le père tient à ses enfants un discours apaisant : “On va s’en sortir”. Mais le tout dernier plan, sur Coline, est là pour rappeler qu’il y a des gens pour qui c’est plus difficile, et que Coline n’est sans doute pas tirée d’affaire. Ce plan a été tourné à la toute dernière seconde du dernier jour de tournage, alors que le soleil se couchait et que l’équipe commençait déjà à célébrer la fin… Mais si ce final est plus apaisée, plus optimiste comme vous dites, c’est peut-être parce qu’entre temps j’ai eu un fils (Ferdinand, qui joue le rôle de Gaspard enfant) et que j’ai écrit le scénario en le regardant grandir. Quand il avait deux ans, il surmontait toujours ses frustrations en imitant le bébé guépard, je crois que c’est ce qui m’a donné l’idée d’un personnage qui se prend pour un animal… Bon, quand on a un enfant, on a moins peur de la mort, on est forcément plus apaisé.

De plus, ici, l’amour triomphe car le héros passe de la famille à l’amour conjugal…
Oui : aimer, c’est passer du documentaire à la fiction. C’est créer son propre récit. Caster une femme ou un homme improbable dont on va tomber amoureux ou amoureuse et avec qui on va co-écrire cette fiction. Ce que finit par comprendre Gaspard.

Les sens ont beaucoup d’importance dans vos films. Plus encore l’olfactif…
Sur le coup, je n’y réfléchis pas. Concrètement, quand je dois tourner une scène d’amour, j’essaie toujours de ne pas proposer au spectateur des choses déjà vues. Elles ne sont pas qu’un moment de l’histoire mais caractérisent les personnages. Or la plupart des acteurs n’aiment pas la nudité. Les négociations sont toujours compliquées. Je dois dire que ça m’étonne toujours qu’un acteur, en tant qu’artiste, ne s’intéresse pas à la nudité comme moyen d’expression parmi d’autres. Donc quelquefois je cherche des idées de scènes d’amour habillées qui soient encore plus difficiles pour l’acteur que des scènes d’amour nues. En l’occurrence, dans Gaspard, ils devaient se renifler comme des animaux. “Vous resterez habillés mais vous devrez vous respirer”. C’est encore plus cru et gênant pour eux !

Vous explosez les tabous (le triolisme, l’échangisme et ici l’inceste – même s’il n’est qu’effleuré) mais sans être provocateur…
Je détesterais qu’on dise de mes films qu’ils sont “sulfureux”. Je ne veux pas montrer des gens qui vivent des choses extraordinaires. Je pense que ce que je montre peut arriver à tout le monde. Dans Gaspard va au mariage, je ne montre pas un frère et une sœur qui sont incestueux mais un frère et une sœur qui combattent leur désir. C’est la résistance au désir comme nous l’avons tous vécu : comment ne pas tomber amoureux de sa mère, de son père, de sa sœur… Comment aimer ailleurs que dans sa famille. Pour la scène de la baignoire, par exemple, quand on a commencé à répéter, Félix Moati et Christa Theret la jouaient avec gravité et la scène devenait gênante. Mon travail a été de les amener à jouer comme si tout était normal. Il fallait jouer cette scène comme une scène de comédie. De cette manière le spectateur est plus libre dans la scène, il en pense ce qu’il veut.

Vous donnez l’impression de voir dans la famille un élément de déstructuration : pourquoi ?
Peut-être à cause de ce que je vous ai dit plus tôt : mon injonction familiale a été : “Il ne faut pas faire ouvrier, ne deviens pas comme moi”. Pourquoi fallait-il devenir différent de mes parents qui étaient géniaux ? C’est paradoxal. Cette injonction m’a détourné de mon destin social, finalement. La famille de Gaspard est attachante, pleine d’affection, mais elle est aussi un engrenage…

Vous aimez les comédien(ne)s et leur êtes fidèles : que vous apportent Élodie Bouchez et Marina Foïs par-delà leurs talents ?
Marina est une des deux personnes les plus intelligentes qu’il m’ait été donné de rencontrer dans la vie. Son regard compte beaucoup pour moi. Quant à Élodie, elle me reconnecte avec mon rêve de cinéma. C’est l’actrice idéale, pour ses partenaires de jeu comme pour l’équipe. Elle est angélique, adorable avec tout le monde. Elle crée un climat de sensualité qui rend tout le monde heureux. Sa cinégénie est magique. Certes, elle a un tout petit rôle. Mais le film a été si difficile à monter que je trouvais qu’au tournage le plaisir devait nous guider. Et filmer Élodie, c’est un vrai plaisir de cinéma.

Votre prochain film ?
Après trois films de pure fiction, j’ai envie de travailler à l’adaptation d’un roman. Mais il est trop tôt pour en parler. Disons juste que c’est une comédie amoureuse qui se déroule en 1970, une année qui a redéfini les rôles de l’homme et de la femme…

Propos recueillis par Gilles Tourman