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Top of the Lake : China Girl Série britannique, australienne, néo-zélandaise, américaine - Saison 2 - Diffusion Arte

Si vous avez manqué le début…

Quatre ans après une première saison marquante, Jane Campion poursuit sa série Top of the Lake en plongeant son héroïne policière Robin Griffin dans les douloureux méandres d’une nouvelle enquête enclenchée par la découverte du cadavre d’une jeune femme d’origine asiatique sur une plage de Sydney. Délaissant les grands espaces lacustres néo-zélandais pour la cité australienne, la cinéaste prend le risque de dérouter mais ne perd ni intensité dramatique ni en profondeur psychologique et poursuit son œuvre en styliste engagée.

 

Changement de décor

Avant d’aborder ces nouveaux rivages, la question peut se poser de la révision de la première saison, parsemée d’images fortes mais rendue floue dans ses détails par le temps passé depuis. Or, comme sa non-connaissance n’est pas rédhibitoire (l’enquête présentée n’a pas de lien avec la précédente), nous nous apercevons rapidement que le seul souvenir suffit et s’accorde même avec la nature du projet, basé sur le vieillissement des personnages, la persistance des traumas et les avancées par ellipses.

Au festival de Cannes, où furent projetés les deux premiers épisodes, puis à l’occasion de sa diffusion récente sur Arte, China Girl (sous-titre donné à cette deuxième saison) semble avoir déconcerté, voire déçu. C’est que Jane Campion a choisi de continuer l’aventure sans se répéter, en changeant radicalement d’environnement. Toujours centré sur des problématiques liées aux violences, et particulièrement celles faites aux femmes, le thriller est devenu urbain et sa tonalité en a été transformée. Dans China Girl, l’ambiance est plus concentrée et plus claustrophobe, les surfaces et les lumières sont réfléchissantes et coupantes, le monde décrit est, lui, toujours aussi sombre, gangréné, peu propice à l’espérance. Tâche répartie entre Jane Campion sur deux épisodes et Ariel Kleiman sur quatre, la mise en scène organise ces éléments avec maestria. Esthétique et calme, elle n’a pas peur d’imposer une certaine lenteur, de ne faire éclater la tension qu’en de brefs instants pour mieux cerner les personnages. Elle vise avant tout à peindre des états d’âmes.

Qu’ils soient policiers, suspects, témoins ou victimes, la plupart de ces personnages apparaissent sinon dérangés au moins fragiles, en tous les cas, originaux dans leur manière d’être et de penser. Ils rejoignent tous ces rebelles et marginaux attachants qui peuplent le cinéma de Jane Campion. Pour autant, nous n’avons pas là une galerie de « monstres ». Si leurs caractères dynamisent la narration, leur présence dans le monde ne jure pas. Ils y sont acceptés, en font partie intégrante. Le fait de ne pas les sentir plaqués superficiellement écarte l’impression du pittoresque spectaculaire et facile… tout comme le politiquement correct du message sur les minorités. L’importance de la communauté, son apport bénéfique ou son renfermement mortifère, sont soulignés au même titre que les singularités de chacun de ses membres, accompagnés de leurs fantômes intérieurs.

 

 

 

Dans la tête et le ventre

L’héroïne elle-même s’abime régulièrement dans ses propres zones d’ombre. L’inspecteur Robin Griffin, dont on apprenait dans la saison 1 le passé traumatisant (elle fut à 16 ans victime d’un viol collectif) s’installe donc à Sydney et en même temps qu’elle mène sa nouvelle enquête, son intimité se trouve bouleversée. Ici, c’est la maternité puis l’amour filial contrariés qui sont au cœur du récit, à travers la mise à jour d’un réseau illégal de mères porteuses. Robin est donc obligée de se frotter à un problème qui la concerne au plus haut point (mais aussi irrésistiblement attirée par ce genre de défi) et, inévitablement secouée, peut laisser filtrer de mauvaises intentions. Tenace mais obsessionnelle, aveuglée parfois, elle peut se laisser tentée par l’adage « la fin justifie les moyens ».

Tout tourne autour d’elle, plusieurs événements ayant des répercussions sur sa vie privée. Cela peut apparaître comme une facilité. Mais d’une part, nous avons là une loi du genre, le thriller reposant sur l’effet de tourbillon aspirant le héros et tout ce qui le touche vers son trou noir. D’autre part, le travail d’écriture impressionne à chaque niveau : dialogues, caractérisation, liens entre les scènes généralement toutes en longueur pour permettre l’approfondissement. L’interprétation sans faille, comme au scalpel, rend justice à cette écriture, de la formidable Elisabeth Moss qui porte les deux saisons sur ses épaules, à la fois butée et vacillante, à la jeune Alice Englert (vue en 2012 dans Ginger & Rosa de Sally Potter et… fille de Jane Campion), en passant par l’atypique Gwendoline Christie (Game of Thrones) et une Nicole Kidman glaçante sous sa chevelure grise (à nouveau dirigée par Jane Campion, 21 ans après Portrait de femme, comme Holly Hunter le fut pour la première saison et avec le même délai, entre celle-ci et La Leçon de piano).

Comme tous les grands films de la cinéaste, sans marteler bêtement un discours féministe prémâché, China Girl nous plonge de manière unique dans la psyché des femmes. Par le biais d’un drame policier prenant, nous voilà dans leur tête et dans leur ventre. La construction se fait à partir d’elles, forces motrices des intrigues par leurs actes, leurs pensées et leurs pulsions. Également par la résistance qu’elles parviennent à opposer finalement à la domination masculine (il est vrai que les hommes sont rarement vus sous leur meilleur jour mais les femmes n’ont rien non plus des innocentes en détresse et sans défense).

L’intérêt premier est donc là, dans la peinture proprement féminine que propose la série. Car si le genre policier est pris au sérieux, si les outils du thriller sans remarquablement utilisés (ellipses bien placées, vision parcellaire des actes de certains personnages…), si les relances captivent et si les retournements de situation sont inattendus sans verser dans l’arbitraire, Jane Campion adopte jusqu’à son dénouement une démarche anti-spectaculaire plutôt osée. Cette audace sans effet de manche alliée à la richesse du matériau psychologique fait de cette deuxième saison enveloppante une réussite qui ne dépareille pas au milieu des (nombreuses) grandes œuvres de la néo-zélandaise et signale une évolution qui ne nous paraît donc nullement décevante.

 

Top of the Lake – China Girl (2017), créée par Jane Campion

Avec : Elisabeth Moss, Gwendoline Christie, Alice Englert, David Dencik, Nicole Kidman, Ewen Leslie…
6 x 60 minutes sur Arte du 7 au 21 décembre 2017.
Édition DVD Arte vidéo.
Bande annonce :