Rechercher du contenu

Les chansons d’amour Sortie Blu-ray/DVD de "Song to song" de Terrence Malick

Récemment et en peu de temps, Terrence Malick est passé à l’étonnement de tous du statut de cinéaste rare et adulé quasi unanimement à celui d’auteur prolifique et extrêmement clivant. Livrant presque un film par an depuis son Tree of life, palme d’or 2011 qui amorçait un large virage dans son œuvre, il semble voir son cercle d’admirateurs se rétrécir sensiblement au profit d’un ensemble de contempteurs regrettant amèrement le temps d’avant la philosophie au grand jour et, souvent, croyant même déceler le ver pontifiant dans le fruit guerrier de La Ligne rouge de 1998. La sortie en DVD de Song to song peut être une bonne occasion de se positionner à nouveau. Le spectateur sans connaissance particulière de la filmographie malickienne peut tenter le coup par cette entrée, qui n’est pas la plus ardue. Mais renouer le fil à cette occasion, après une pause, est tout aussi intéressant.

Les déçus d’aujourd’hui se disent nostalgiques des narrations moins alambiquées des premiers films, même si ceux-ci n’affichaient déjà pas un grand classicisme. Song to song se déroule dans la région d’Austin. Le récit se développe à partir du triangle amoureux-amical que forment trois personnages plongés dans le milieu de la musique rock. Producteur, chanteur-compositeur et musicienne, ils vont de fêtes en studios d’enregistrement, de virées sans but en festivals. À ce noyau, vont progressivement s’agréger d’autres personnages, liés sentimentalement, au rythme des rencontres et des séparations. Une fois encore, Terrence Malick procède par collage d’instants multiples et a priori très espacés. Son schéma d’ensemble n’apparaît que sur la durée, sans en passer par des articulations traditionnelles. Si le film est vu comme linéaire et évolutif, il est tissé dans le détail de moments non inscrits clairement dans une chronologie, comme hors du temps. Pourtant, l’ancrage est bien réel puisque nous sommes face à un fond documentaire saisissant un milieu musical, grâce à des extraits de concerts, des apparitions de figures connues (John Lydon, Iggy Pop) ou des participations très actives (Lykke Li, Patti Smith).

De cet arrière-plan se détache la fiction romantique, prise en charge par Rooney Mara, Ryan Gosling et Michael Fassbender (puis Natalie Portman et Cate Blanchett), personnalités amenant leur propre passé cinématographique, de Todd Haynes à Steve McQueen en passant par Nicolas Winding Refn. À première vue, ces vedettes ne font pas grand chose dans Song to song, pourrait-on dire. Mais Malick joue brillamment de ce rapport entre la star et le décor réaliste dans lequel elle évolue. Dans le même temps, elle s’en détache naturellement et elle s’y frotte vaillamment. Par son principe de morcellement, la mise en scène assume sa tentation expérimentale. Le Malick nouvelle manière est aisément moqué pour sa propension à montrer des gens se tournant constamment autour, se regardant intensément, s’effleurant avec délicatesse. Mais aidé par l’impressionnante fluidité et la proximité de sa caméra (jusqu’à des déformations presque abstraites), le réalisateur effectue des tentatives, des recherches. Les aspects gratuits ou inaboutis, répétitifs, parfois même légèrement gauches, de ses plans se transforment en preuves d’une expérimentation sincère. « Et si on essayait ça, ce cadrage, cette posture, ce mouvement, cette confrontation ? » semble nous dire constamment le film. De là à y voir, notamment, un beau documentaire sur les acteurs, il n’y a qu’un pas… D’autant plus que, au-delà du maintien d’une texture comparable d’un plan à l’autre, le côté prise sur le vif saute aux yeux régulièrement.

Comme à l’histoire contée, notre attachement aux personnages se réalise peu à peu. Song to song ne parle en fait que d’amour, à travers le couple. Toute sa dynamique n’entraîne au final que vers le 1+1, se recentrant sur ce point de fusion après avoir diffracté sous les effets des émois, la logique étant ici purement émotionnelle. L’émotion est transmise par les voix-off et par la présence des corps, la difficulté étant de fondre les deux. La voix-off chez Malick, on le sait suffisamment, se caractérise par ses envolées philosophiques et spiritualistes. Elle peut agacer de façon fort compréhensible. Ici, dans ces flux de conscience croisés, elle tente inlassablement de fixer le sentiment et si elle aborde les domaines de l’âme, de l’esprit et de la transcendance, elle le fait « en plus », au final, et donc sans systématisme. Dans le même temps, de l’approche des corps vient la sensualité du film, déviant vers un érotisme soft qui, après tout, vaut bien l’animalité simili-pornographique souvent prisée par le cinéma d’auteur actuel. L’imagerie publicitaire serait-elle en cause ? On connaît la force de la publicité qui est dans sa capacité à tout récupérer. Ne devrait-on pas dire plutôt que ses images ressemblent à celles de Malick ?

Le milieu décrit dans Song to song est enrobé de luxe et de fausses valeurs. L’impersonnalité des décors le démontre et sert la narration en boucles et en nappes. Certains les traversent parfaitement accoutumés, d’autres semblent être moins dupes. Malick souhaite un retour aux choses simples et il le prône sans en passer par des images trop signifiantes (pas de dénonciation d’une technologie asservissante, par exemple) mais en s’appuyant sur la relation amoureuse et le sentiment. Son montage sensoriel (qui n’est pas forcément doux, les raccords pouvant être brutaux) ne garde que des bribes et brise la continuité pour atteindre une autre harmonie, enjambant temps et espace sans choisir entre pleins et manques.

Sur la piste son, les pensées qui surgissent peuvent paraître simplistes prises séparément mais prennent tout leur sens accumulées, voire répétées, tout comme les images. Le choix de l’environnement est de ce point de vue une excellente idée. Cette effusion volontiers naïve appartient totalement à la poésie rock, sans qu’elle entrave l’émotion profonde ressentie à l’écoute d’une chanson aimée. Song to song, d’une chanson à l’autre, d’un état à un autre (et ainsi, la coupe franche dans de nombreux passages musicaux, si frustrante ailleurs, est ici parfaitement justifiée, autant que celle infligée aux plans). Comme lorsque nos oreilles captent un morceau pop, rock ou autre, notre attachement ou notre rejet du film de Terrence Malick dépend de la part d’émotion ressentie. Song to song se présente en tout cas en un geste pas si fréquent sur les écrans de nos jours et d’autant plus appréciable : celui visant à la consolation.

 

Song to song
de Terrence Malick

Avec Michael Fassbender, Ryan Gosling, Rooney Mara, Natalie Portman, Cate Blanchett, Holy Hunter, Val Kilmer, Bérénice Marlohe, Lykke Li, Olivia Applegate

États-Unis, 2016.
Durée : 129 min.
Sortie cinéma (France) : 12 juillet 2017.
Sortie France du DVD : 1er décembre 2017.
Format : 2.40:1 – 16/9 – Couleur.
Langue : anglais – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case.
Éditeur : Metropolitan.

Bonus :
Livret 54 pages