Rechercher du contenu

Garrel, un homme et deux femmes Sortie DVD de "L'Amant d'un jour" de Philippe Garrel

Avec L’Amant d’un jour, son vingt-cinquième long-métrage, Philippe Garrel filme à nouveau, dans un Paris d’appartements et de rues grises, des femmes et des hommes qui s’aiment et qui s’interrogent sur leur amour, leur bonheur, leur souffrance. Dans les premières minutes, nous assistons à une scène de sexe dans les toilettes d’un lycée puis nous surprenons une sévère crise de larmes au bas d’un immeuble. Sur ces images en noir et blanc, bientôt, une voix off se fait entendre. Si nous ne savons pas encore vers quoi nous allons, nous savons immédiatement où nous sommes et Garrel a bien raison de jouer ainsi cartes sur table.

Parmi d’autres sans doute, trois désirs du cinéaste sont à l’origine de L’Amant d’un jour : travailler pour la première fois avec sa fille Esther, aborder le territoire de l’inconscient féminin et développer une histoire à partir d’un trio plutôt original constitué de deux jeunes femmes du même âge et d’un homme étant le père de l’une et le compagnon de l’autre. Ainsi, Gilles, professeur de philosophie, vit depuis peu avec l’une de ses élèves, Ariane. À la suite d’une rupture, sa fille Jeanne débarque chez lui et s’installe. Les trois vont alors cohabiter, plus ou moins paisiblement. Ariane tente de concilier vie de couple et liberté, y compris sexuelle, tandis que Jeanne surmonte sa dépression d’après la séparation. Gilles observe ces (ou « ses ») deux femmes.

En effet, l’homme n’est absolument pas la force motrice de la fiction dans ce film d’apparence simple mais reposant sur une parfaite mécanique scénaristique propulsée par les désirs et les actes féminins. Le retrait du personnage masculin de ce point de vue, parfois à la limite de la faiblesse, pourrait agacer ou paraître pénalisant pour l’équilibre général. L’écueil est en fait doublement évité. Tout d’abord, se réalise une émouvante projection de Garrel lui-même regardant amoureusement ces filles dont l’une est justement la sienne. Ensuite, l’interprétation que donne Éric Caravaca est fine et convaincante, empreinte d’une grande douceur malgré quelques sautes d’humeur. Face à lui virevoltent, débordantes, Esther Garrel et Louise Chevillotte. Leurs personnages se rencontrent, se jaugent sans mépris ni malveillance, s’attirent. L’une se refait une santé physique et morale, l’autre essaye inlassablement d’accorder le monde masculin à ses désirs de femme. Toutes deux se complètent et offrent, par-delà l’intensité de leurs douleurs passagères, leur légèreté.

Le triangle ainsi formé procure au film son assise. Garrel l’a mis en place et voit comment les émotions y circulent pour traiter, toujours, les questions du couple, de l’amour et de la relation homme/femme. Au départ se trouve donc quelque chose de théorique, en plus de l’inévitable sensation de déjà-vu, mais tout cela va être rapidement dépassé, va s’incarner et toucher. À l’intérieur de ce triangle vont être éclairés les différents rapports possibles, augmentés par ceux entretenus avec quelques personnages secondaires extérieurs. On chemine le long d’un segment reliant deux points, avant de passer à l’un des deux autres, selon un rythme infaillible et évitant l’ennui.

L’Amant d’un jour a tout de l’épure. Le noir et blanc suffit à Garrel (il donne tout de suite une épaisseur cinématographique aux images), comme lui suffisent quelques notes de piano, quelques lieux (leur alternance concourt à la qualité rythmique). Réaliste dans ses détails, l’œuvre est pourtant stylisée par cette concision même, qui fait faire le vide, par exemple, dans les scènes de rue. Bien que liée au quotidien, la mise en scène vise l’intemporel sans renoncer aux signes modernes et devient poétique, parfois même à la lisière du fantastique. Sa beauté vient de sa simplicité, celle-ci rendant plus sensibles les choix de cadre, de lumière, de montage. Attiré par les visages, Garrel l’est aussi par les voix. La fluidité de l’ensemble est aussi obtenue grâce aux dialogues et à leur captation. Paraissent-ils ressasser, ces propos ? Ils sont tout d’abord « vrais », dans le sens où ils exposent des points de vue qui ne sont justement pas donnés comme vérité absolue. C’est bien de l’échange et des modulations qu’il impose, que viennent la richesse et la profondeur. Et lorsque il concerne un homme et une femme, il révèle l’existence d’un fossé. Avec infiniment de tact, Garrel éclaire cette différence de nature, sans accompagner cet éclairage d’un quelconque jugement.

Le réalisateur de L’Ombre des femmes creuse son sillon, comme l’on dit, et peaufine sa forme avec modestie et intelligence (l’entretien proposé en bonus l’atteste). Pour autant, malgré les bases a priori très connues sur lesquelles elle repose, l’œuvre ne dessine pas à la craie un périmètre bien défini, ne délivre pas de message, n’assène pas une vérité morale ou esthétique. Elle donne à voir et à entendre la complexité des rapports par la confrontation de personnages vivants. Elle crée finalement de belles ouvertures.

 

L’Amant d’un jour
de Philippe Garrel

Avec Éric Caravaca, Esther Garrel, Louise Chevillotte

France, 2017.
Durée : 75 min.
Sortie cinéma (France) : 31 mai 2017.
Sortie France du DVD : 17 octobre 2017.
Format : 2.39:1 – 16/9 – Noir et blanc.
Langue : français – Sous-titres : français pour sourds et malentendants.
Boîtier : Digipack.
Éditeur : Blaq Out.

Bonus :
Entretien avec Philippe Garrel par Olivier Père