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Entretien avec Juan Sebastián Mesa Los Nadie, en salles le 6 décembre 2017

À mi-chemin entre le film réaliste et le manifeste punk, Los Nadie narre les errances d’un groupe d’amis dans la jungle de Medellin. De passage à Paris, le jeune réalisateur Juan Sebastián Mesa se confie sur son premier long métrage, en salles ce mercredi 6 décembre.

 

 

Los Nadie est votre premier long métrage, qu’est-ce qui vous a amené à choisir ce sujet-là pour ce passage au long ? Était-ce une volonté de vous inscrire dans la lignée des films traitant de la jeunesse qui ont émergé dans les années 1990 en Colombie ?

Des films comme La Petite marchande de roses de Victor Gaviria m’ont indéniablement influencé. Mais pour Los Nadie, j’avais davantage envie de raconter une histoire de l’intérieur pour être au plus près de mes personnages. Mais aussi de leur vie qui est directement inspirée du vécu de mes acteurs et de leurs proches.

 

Le processus de mise en route du film a duré trois ans, est-ce que vous pouvez nous en parler davantage ?

Plus jeune, j’ai quitté Medellin pour entreprendre un voyage en Amérique Latine. Mon retour fut comme un choc violent. J’avais alors un projet de court-métrage en tête. J’ai retrouvé un ami, un artiste de rue qui apparaît dans le film. Je voulais découvrir son monde et lui voulait que je lui raconte mon périple. De là, nos échanges ont abouti à la genèse du film. Au fil de nos discussions, je me suis rendu compte que je voulais travailler avec un cercle de connaissances restreint, pour être plus proche de la réalité. Au fur et à mesure, le scénario de ce court métrage [son troisième, NDLR] a pris de l’ampleur. Je me suis retrouvé avec trois versions différentes dans lesquelles certains personnages secondaires gagnaient en importance. L’idée d’un long-métrage s’est alors imposé. J’ai délaissé mes premiers scénarios très aristotéliciens pour adopter une forme plus libre… un peu à l’image des personnages. En cela, Los Nadie est un film atypique tant dans sa production que dans son écriture.

 

 

Pourquoi avoir choisi des acteurs non-professionnels, et comment avez-vous travaillé avec eux ?

Je voulais partir de leur propre vécu. Je voulais traiter une réalité qu’ils ont hérité de leur parcours et de leur quotidien. Le travail en amont avec eux a été très enrichissant aussi bien pour le scénario que pour la caméra qui devenait progressivement invisible sur le tournage. Ce qui leur permettait d’être de nouvelles personnes et d’abaisser leurs barrières. Au début, on réalisait des exercices de “théâtre invisible” ensemble. Je leur disais, par exemple, d’aller dans le métro et de simuler une bagarre. Si les personnes extérieures intervenaient, alors cela voulait dire que leur jeu fonctionnait parfaitement.

 

Pourquoi le choix de la scène punk ? Que dit-elle de Medellin et de sa jeunesse, en quoi est-elle représentative ?

La culture punk fait partie de l’histoire de Medellin et ce, depuis les années 1970. Étant adolescent, je faisais moi-même partie d’un groupe de punk. C’est une culture encore forte et présente en Colombie. Je voulais donc être fidèle à cette réalité et à cet univers. En plus d’être un choix naturel, c’était aussi pour moi l’occasion de raconter une histoire dans la grande histoire. Si le punk est né en Angleterre, la jeunesse colombienne s’est fortement imprégnée de cette culture sincère et engagée.

 

Pourquoi le choix du noir et blanc pour parler de la jeunesse ?

C’était une question purement esthétique. Le noir et blanc devait faire sens avec la temporalité du film. Ce choix me permettait de créer ainsi un trouble spatio-temporel. Je voulais que le spectateur peine à distinguer le jour de la nuit. Face aux couleurs de la ville et les vêtements des héros, j’ai préféré créer et conserver une certaine monotonie.

 

Los Nadie évoque les thèmes abordés dans les années 1970 en Colombie, la vie des marginaux et des enfants de rue à l’image de Gamin de Ciro Duran, mais on pense aussi Rodrigo D : No futuro de Victor Gaviria qui parlait également de la scène punk. Quelles ont été vos influences pour ce film ?

J’ai une multitude d’influences, que ce soit la nouvelle vague française, le néo-réalisme italien, Victor Gaviria effectivement, Cassavettes et beaucoup d’autres, mais ce qui m’a le plus influencé et inspiré pour ce film, c’est la réalité en tant que telle. C’est important pour moi d’aller au cinéma et de voir ces films mais parfois prendre un bus peut m’influencer beaucoup plus et les situations de la vie réelle sont parfois plus incroyables que la fiction.

 

Dans votre film, la violence est présente, notamment dans la scène de fin, mais suggérée, était-ce important à vos yeux de donner une autre image, de vous réapproprier dans votre film l’image de la Colombie, de montrer ce pays tel que vous le vivez ?

Plus que montrer une violence physique, je voulais parler d’une violence quotidienne, qui existe mais qu’on essaie d’omettre, de normaliser tant elle est présente. Dans certaines scènes, on entend par exemple des coups de feu… La violence dans Los Nadie est extra-diégétique. Mais à la fin, on se retrouve confronté à cette réalité qu’on a essayé d’esquiver mais qui est bien palpable dans le quotidien des personnages.

 

Quel est votre regard aujourd’hui sur le cinéma colombien dans un pays, qui semble davantage marqué par une culture de la télévision ?

C’est un cinéma en plein essor, qui n’en est encore qu’à ses premiers pas, et c’est en partie grâce à la loi de 2003 [la loi n°814 de 2003 qui signe le renouement des pouvoirs publics avec le cinéma, NDLR] qui a permis ce développement. En Colombie, il n’y a pas cette culture cinématographique que l’on retrouve en France, il n’y a pas non plus autant de salles de cinéma parce que la présence de la télévision est très forte, et les colombiens sont conditionnés par ce regard. Ca génère une sorte de code de lecture sur la manière dont on se raconte. On constate par exemple un rejet des films qui parlent de narcotrafiquants, mais si c’est une série télévisée qui en parle, ça ne pose pas de problème. Il reste encore beaucoup d’histoires à raconter pour changer le regard des colombiens sur son cinéma, pas seulement à notre niveau, mais aussi pour les générations futures, comme un travail de mémoire à réaliser. La Colombie est un pays complexe et sa réalité est en constante mutation. De nombreuses thématiques sont importantes à aborder pour notre histoire, pour refléter la réalité de ce que l’on est vraiment en tant que colombien.

 

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai terminé il y a un an un court métrage intitulé Terra mojada (Terre mouillée) pour lequel j’ai travaillé avec des communautés indigènes de la rivière du Cauca et qui a été présenté cette année à Venise. J’en suis maintenant à l’étape de recherche d’un distributeur. Aujourd’hui, je prépare actuellement à la Cinéfondation mon deuxième long métrage qui s’appelle La Rouille, qui parle du monde rural et qui a pour cadre un petit village d’où sont originaires mes parents et où j’ai vécu dans mon enfance.

 

Propos reccueillis à Paris par Aude Jouanne et Simon Hoareau