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Entretien avec Franco Lolli, réalisateur du film « Gente de bien » Semaine du cinéma colombien à la Cinémathèque de Toulouse

Dans le cadre de l’Année France-Colombie, la Cinémathèque de Toulouse a proposé du 5 au 9 décembre 2017 une semaine du cinéma colombien, associant la nouvelle génération émergente à laquelle Franco Lolli appartient, au cinéma de patrimoine colombien.

 

Cédric Lépine : Dans ton premier film, on retrouve plusieurs thèmes que tu as abordés dans tes courts-métrages : précarité, liens familiaux, la Colombie, etc. Alors que Como todo el mundo traitait les liens mère-ado, il s’agit de la relation père-jeune garçon : pourquoi avoir privilégié ce rapport ?

Franco Lolli : Como todo el mundo est très autobiographique puisque j’ai grandi uniquement avec ma mère. D’une certaine manière, je ne sais pas si j’esquivais la question du père, du moins je n’étais pas encore prêt à la traiter. La question frontale pour moi consistait à savoir ce que signifie le fait de retrouver son père. Je n’ai pas connu mon père puisqu’il est mort avant ma naissance, c’est pourquoi je me suis interrogé sur ce que signifiait vivre avec un père. Ce n’est pas un film que j’ai décidé de faire : il s’est décidé à moi. Tous les scénarios que j’ai essayé d’écrire partaient toujours sur la question du père. Je me suis donc résolu à réaliser ce scénario puisqu’en définitive, je n’avais pas le choix.

 

C. L. : Comment as-tu travaillé au scénario le personnage de la mère bourgeoise ?

F. L. : En l’occurrence, il m’a été inspiré pour moitié de ma propre mère. Je parle de moitié car lorsque j’ai rencontré l’actrice, je me suis aperçu qu’elle n’était pas ma mère, qu’elle ne pouvait pas jouer exactement ce qu’était ma mère. Finalement, je l’ai laissée être, c’est-à-dire que comme avec les autres acteurs, je les ai laissés développer leur personnage, leur donnant une place très grande pour qu’ils puissent reconstruire le scénario. La place du personnage de la mère est essentiel puisqu’en voulant faire le bien, elle va presque séparer le père et son fils. Pour moi c’est un film sur trois personnes, et non pas seulement sur un enfant, ou sur une relation père-fils. Même si l’enfant est au centre de tout, ces trois personnages sont essentiels.

 

C. L. : Travaillant sur une matière autobiographique, ton regard se porte sur chaque personnage, alors que tu aurais pu t’identifier exclusivement au vécu de l’enfant.

F. L. : Je suis issu d’une classe sociale aisée similaire à celle qui apparaît dans le film, mais j’ai toujours été considéré comme le pauvre parmi les riches, comme on peut d’ailleurs le voir dans le film. En effet, ma mère devait m’élever seule et elle se retrouvait parfois au chômage pendant longtemps. Ainsi, dans les « vraies » familles riches, je me suis toujours senti comme une pièce rapportée. Car ma mère tenait à ce que je fréquente des familles amies à elle qui étaient non seulement des riches mais en outre des familles « normalement » constituées avec un père, une mère, deux enfants… Alors que ma famille c’étaient ma mère, moi et mon chien. Finalement, j’ai l’impression que je m’identifie beaucoup plus au personnage de l’enfant défavorisé qu’à celui de l’enfant riche. En fait, il est évident que je suis un peu des deux, même si je suis beaucoup plus Eric que Francisco. Évidemment il ne vit pas ma vie : son histoire est détournée.

 

C. L. : Qu’est-ce que la « famille normale » dont tu parles ? En effet, chaque personnage de ton film semble en quête de celle-ci.

F. L. : C’est là une question qui me travaille profondément, intimement, inconsciemment. On retrouve la question « qu’est-ce qu’être et se sentir normal ? » également dans Rodri et Como todo el mundo. Peut-être à cause de mon histoire familiale, je me suis toujours senti étranger à la normalité. Tous les personnages, puisque je les ai écrits, sont habités par le désir d’éprouver la normalité. Ainsi, le père veut absolument entrer dans les rails de la prétendue normalité, mais il se trouve que ce n’est pas lui. C’est un film sur la solitude et la manière dont je me suis senti seul durant mon enfance.

 

C. L. : La mère est motivée par l’idée de faire du bien comme en témoigne le titre, Gente de bien. Comment l’idée du bien arrive au centre de ton film ?

F. L. : Le titre n’évoque pas seulement la mère, puisque « gente de bien » est une expression qui signifie « gens de bonne famille », « gens de classe aisée » qui incarneraient un modèle. Mais le père comme son fils aspirent tous deux également à être des gens bien. C’est là une question morale, un peu catholique peut-être, issue certainement de mon éducation catholique même si je ne suis pas pratiquant. Cela revient de façon inconsciente dans mon scénario, car mon enfance était chargée de cette religion. Je m’interrogeais alors sur ce que signifiait le bien et où je me situais à son égard. Ainsi, les personnages se posent les questions suivantes : est-ce bien de vouloir laisser son enfant à une femme riche ? est-ce bien ou mal de vouloir faire partie du monde des riches ?

 

C. L. : En plus du bien, tes personnages sont aussi traversés par l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre.

F. L. : De mon côté, je n’aime que le cinéma plein d’amour et j’essaie de toutes mes forces de ne pas tomber dans quelque chose de didactique et de cérébral afin d’être dans l’émotion. Il ne s’agit pas pour autant de sortir les violons mais juste d’être dans une émotion où je m’identifie personnellement. J’essaie ainsi d’avoir le plus d’amour possible pour chacun de mes personnages et ce qui m’intéresse le plus dans la vie ce sont les rapports amoureux, dans tous les sens du terme. Je suis très influencé par le cinéma de Maurice Pialat. Celui-ci a beau avoir été un cinéaste très colérique, il a tout de même réalisé un court métrage intitulé L’Amour existe : ce n’est pas anodin, puisque pour moi ses films n’ont parlé que de cela. Il a essayé de s’approcher de l’endroit où l’amour existe. Par exemple, pour cette femme très seule, cet enfant représente un endroit d’amour qu’elle ne trouve pas forcément avec son propre enfant ou bien avec les hommes puisqu’elle veut être seule. C’est l’histoire de tout un chacun : tout le monde fait son travail pour être aimé, toi comme moi. Il n’y a que cela qui compte.

 

C. L. : Pour continuer sur le thème de l’amour entre individus, le film n’exprime-t-il pas le besoin d’amour entre des classes qui ne se rencontrent pas en Colombie ?

F. L. : Il y a quelque chose de cet ordre-là : ce que je vois dans ma vie me choque énormément bien que j’y participe tous les jours. Je ne crois pas à l’heure actuelle à la possibilité de rencontres entre les classes socio-économiques en Colombie. Est-ce une façon de croire à une utopie ? Sans doute. J’y crois mais en même temps je lui donne une case très vite car je n’y crois pas foncièrement : ce n’est pas pour moi une utopie. Je suis donc à la fois María Isabel qui prétend qu’elle peut intégrer cet enfant dans sa famille et en même temps sa fille qui lui dit « tu es folle, cela n’a aucun sens ». Je suis un peu des deux.

 

C. L. : Penses-tu malgré tout que les différentes classes sociales peuvent se retrouver en tant que public de ton film ?

F. L. : Je me suis souvent posé la question de ce que les gens allaient penser de mon film. Pour moi la question des classes n’est pas du tout essentielle dans mon film : j’ai plutôt voulu traiter la filiation et la famille. J’ai eu peur que l’on me reproche que le film dise qu’il est impossible de se rencontrer entre riches et pauvres. Je ne crois pas que c’est cela que j’ai dit. En écrivant le scénario, j’ai eu cette crainte. Je n’ai pas non plus l’impression de dire le contraire non plus : je ne suis pas naïf. Le tournage mettait en jeu des personnages issus des milieux sociaux représentés et il se trouve que les séparations sociales dans mon scénario se retrouvaient concrètement sur le tournage. Ainsi, Eric qui est exclu parce qu’il était pauvre était réellement exclu dans la vraie vie pour la même raison. À un moment donné, je ne pouvais que reprendre le réel et le sublimer à l’écran.

 

C. L. : On sent un très grand souci de réalisme dans le film qui laisserait supposer que la fiction rejoint la réalité de la Colombie, comme si Gente de bien devenait documentaire.

F. L. : Je pense qu’il y a un peu de cela. Je ne cesse de répéter à mes acteurs d’être naturels : ainsi ils seront eux-mêmes et conséquemment leur personnage en même temps. Dès lors, il y a du vrai qui sort d’eux. Je pense que je capte quelque chose des mœurs du pays. Mais la réalité qui en découle vaut également pour d’autres pays. Je suis content lorsque le public pleure comme moi à la mort du chien.

 

C. L. : C’est celle-ci qui rapproche le père et le fils.

F. L. : Parce qu’il fallait un sacrifice : c’est tout à fait catholique. Il faut donc tuer quelqu’un pour passer de l’autre côté. C’est la première fois que je parle de la mort dans un film. Je n’ai pas consciemment peur de la mort, sinon je n’aurais pas raconter cette scène. Cette mort est un catalyseur entre le père et le fils. À partir du moment où chacun a vu où il était, ils peuvent tous deux commencer un nouveau chemin, qui ne sera pas nécessairement pavé de fleurs. Car je ne voulais pas raconter que l’histoire entre un père et son fils était possible tout en racontant durant 1h30 qu’elle ne l’était pas. C’est un peu mon propre regard sur la vie : « cela va aller, mais qu’est-ce que c’est dur ! »